À six heures du soir, le coucou chanta pour la première fois depuis quinze ans. Chloé sursauta si violemment qu’elle lâcha sa fourchette. Monique se mit à pleurer sans prévenir, puis expliqua que c’était à cause de la fumée du barbecue.
Lorsque les invités furent partis, Claire et Sophie restèrent seules dans la véranda. Sophie sortit un paquet de son sac.
— C’est pour toi. Je rangeais les albums de maman.
Dans le cadre, on voyait une photographie prise sous le fameux pommier : une jeune femme portant un fichu était assise à table, et près d’elle se tenait une petite fille d’environ six ans avec un bol de cerises dans les mains.
— C’est grand-mère Jeanne, murmura Claire. Et la petite fille, c’est moi.

— Maman dit qu’elle et ta grand-mère avaient travaillé ensemble dans une conserverie, autrefois. Je ne le savais pas.
Claire observa longtemps la photo. Puis elle la posa sur le rebord de la fenêtre, sous l’horloge.
— J’avais tort, dit Sophie en regardant le jardin. Je pensais que, puisque nous étions de la même famille, je pouvais ne pas demander.
— C’est justement à la famille qu’il faut demander. Avec les étrangers, nous avons peur de déranger. Mais les proches, eux, seraient censés tout supporter.
— Je croyais vraiment que tout le monde aiderait.
— On aide quand on nous le demande. On ne peut pas inscrire à l’avance l’aide des autres sur une liste, entre la viande et les salades.
Sophie éclata de rire.
— Tu vas encore me reparler longtemps de cette liste ?

— Seulement si tu en envoies une autre.
Un peu plus tard, Marc arriva derrière sa femme et posa ses mains sur ses épaules.
— Vous vous êtes réconciliées ?
— On dirait bien.
Dans le jardin, Chloé ramassait les pétales tombés dans l’herbe. Ses grands-parents débattaient de l’année où le gel avait frappé au mois de mai. Sur le rebord de la fenêtre reposait la photo de deux femmes disparues depuis longtemps, réunies autour d’une même table.
Claire regardait les siens et pensait qu’une véritable fête de famille ne commence ni par un menu, ni par des ballons, ni par le nombre d’invités.
Elle commence par une question très simple : « Est-ce que nous pouvons nous réunir chez vous ? » Les liens du sang ne donnent pas le droit de pousser le portillon des autres sans demander. En revanche, le respect finit parfois par faire ouvrir ce même portillon en grand — spontanément, sans qu’on ait besoin d’insister.