Mon meilleur ami a épousé ma sœur trisomique… puis elle a failli mourir en donnant naissance à des jumeaux. À l’hôpital, il m’a entraînée dans un couloir désert et m’a murmuré la véritable raison de ce mariage

Minuit sonna aux urgences.

Je fixais les doubles portes derrière lesquelles le fauteuil d’Élodie avait disparu. En silence, je les suppliais de s’ouvrir et de laisser passer quelqu’un porteur de bonnes nouvelles.

Mathieu était assis près de moi. Son genou tremblait nerveusement.

— Tout ira bien, murmurai-je, davantage pour me convaincre que pour le rassurer. Élodie est forte.

Il enfouit son visage entre ses mains. Un bruit qui ressemblait à la fois à un sanglot et à une prière lui échappa de la poitrine.

Enfin, les portes s’ouvrirent et un médecin sortit.

Mathieu se leva d’un bond.

Je compris ce qui s’était passé avant même que le médecin ne parle. Tout était inscrit sur son visage.

— Elle a perdu beaucoup de sang, expliqua-t-il. L’état des bébés est stable, mais les constantes d’Élodie se dégradent rapidement. Nous faisons tout ce qui est possible. Vous devez cependant vous préparer au pire.

Après ces mots, il disparut de nouveau derrière les portes.

Mathieu resta immobile, se balançant légèrement sur place.

— Vous devez vous préparer au pire…

Je posai une main dans son dos.

Mon meilleur ami.

Mon frère.

— Mathieu, regarde-moi. Élodie t’a choisi parce qu’elle se sent en sécurité avec toi. Maintenant, donne-lui la même force qu’elle t’a toujours donnée.

— J’ai promis, souffla-t-il.

Je n’eus pas le temps de lui demander ce qu’il voulait dire. Il se tourna vers moi, et je vis dans ses yeux quelque chose que je ne parvenais pas à comprendre.

— Il faut que je te parle, dit-il. Pas ici.

Il m’entraîna dans le couloir, jusqu’à une petite alcôve près de l’escalier.

— Avant qu’on l’emmène, Élodie m’a fait promettre quelque chose, murmura-t-il. Elle m’a dit : « Si je ne me réveille pas, raconte tout à ma sœur. »

— Qu’est-ce que tu es censé me raconter ?

Mathieu baissa les yeux et prit une profonde inspiration.

— Il est temps que tu comprennes pourquoi je l’ai vraiment épousée.

Je m’agrippai au mur pour ne pas tomber.

— S’il te plaît… Ne détruis pas les quatre années pendant lesquelles j’ai vu ma sœur heureuse à tes côtés.

— Tu crois que j’ai envie de rester dans ce couloir pour te dire tout ça alors qu’elle se bat pour sa vie ?

Tous les soupçons que j’avais repoussés pendant des années surgirent en même temps.

Il l’avait fait pour l’argent.

Il l’avait épousée parce qu’il ne pouvait pas m’avoir, et qu’Élodie était la personne la plus proche de moi.

Mathieu sortit de sa poche une feuille pliée et me la tendit.

— J’ai donné ma parole, et je vais la tenir. Seulement… c’est bien pire que ce que tu imagines. Assieds-toi.

Je pris le document avec des doigts tremblants.

La première chose que je remarquai fut l’en-tête. Il appartenait au cabinet d’avocats de mon père.

Plus bas, je vis un échéancier.

Six chiffres.

La somme que Mathieu devait recevoir s’il épousait Élodie.

Les signatures de mes parents.

Et la sienne.

Un cri m’échappa avant que je puisse le retenir.

— Tu t’es vendu pour épouser ma sœur ?

— Je sais ce que ça laisse croire, mais laisse-moi t’expliquer…

— Expliquer quoi, Mathieu ? Ma voix rebondit contre les murs. Tu as accepté l’argent de mes parents pour te marier avec Élodie ? Elle est en train de mourir, et toi, tu te tenais près d’elle devant l’autel en sachant qu’un chèque t’attendait ?

Mathieu se laissa glisser lentement contre le mur jusqu’au sol.

Puis il prononça des mots qui me coupèrent le souffle.

— Je n’ai encaissé aucun de ces chèques, murmura-t-il en pleurant. Tout l’argent a été versé sur le compte d’Élodie. Chaque centime. Elle le recevra lorsqu’elle en aura besoin. Cet argent lui appartient entièrement.

Je voulais le croire.

Pourtant, quelque chose continuait de me déranger.

— Alors pourquoi as-tu signé ce document ? Pourquoi avoir accepté de mettre ton nom au bas d’une chose aussi abjecte ?

Mathieu fixa le carrelage.

— Parce que j’ai découvert où ils comptaient l’envoyer.

— Où ?

— Dans un établissement appelé Les Saules.

Ce nom ne me disait rien. Mais la manière dont il le prononça me fit vaciller.

Je m’assis sur le sol en face de lui, mes jambes ne me portant plus.

— Ta mère m’a montré une brochure de présentation. Elle m’a expliqué que vous étiez tous les deux adultes, qu’Élodie allait devenir un poids et que personne, dans votre famille, ne voudrait continuer à le porter.

— Ce n’est pas vrai. Elle n’est pas un poids. Je me serais occupée d’elle si elle avait réellement eu besoin de mon aide.

— Ils ne comptaient rien te dire, reprit Mathieu d’une voix si basse que je dus me pencher vers lui. Ta mère a dit : « Camille mérite d’avoir sa propre vie. Nous ne laisserons pas Élodie l’empêcher de vivre. »

— Elle a vraiment dit ça ?

— Elle m’a proposé de l’argent pour épouser Élodie. Elle voulait aussi que j’accepte la tutelle légale. Je n’ai pas signé pour toucher cet argent. J’ai signé parce que je l’aime. Parce que je voulais qu’elle puisse vivre la vie qu’elle méritait.

Je regardai la feuille froissée que je tenais contre ma poitrine.

Il restait pourtant une question à laquelle je ne trouvais pas de réponse.