Manon souleva le couvercle. Une mélodie simple et douce se mit à jouer.
— Elle appartenait à ton papa, expliqua Gérard.
Manon fixa la boîte, puis releva les yeux.
— Il était comment quand il avait dix ans ?
Gérard sourit à travers ses larmes.
— Il adorait les crêpes. Il détestait faire ses lacets. Et un jour, il a décidé qu’une grenouille devait vivre dans notre baignoire.
Manon éclata de rire.
— Et après ?
— Ta grand-mère a crié si fort que tout l’immeuble a dû l’entendre. La grenouille s’est échappée. On l’a retrouvée plus tard dans le panier à linge.
Cette petite histoire ordinaire, ridicule et tendre avait plus de valeur pour Manon que n’importe quel grand discours.
Pour la première fois, son père n’était plus seulement un portrait, un nom, une absence ou une tombe.
Il redevenait un garçon de dix ans qui refusait de faire ses lacets et cachait des grenouilles dans une salle de bains.
Gérard proposa ensuite de payer le changement de nos billets et une nuit supplémentaire à l’hôtel.
Ma première réaction fut de refuser, uniquement par principe.
Puis Manon demanda :
— On pourrait retourner à l’océan une fois ?
Je téléphonai au docteur Lefèvre. Après avoir vérifié son état, elle me confirma que Manon était suffisamment stable pour rester un jour de plus et que cela ne représentait pas un risque important supplémentaire.
Alors Gérard modifia les billets et prolongea notre séjour.
Sur la plage, il marcha d’un côté du fauteuil de Manon, tandis que Julien avançait de l’autre.
Ensemble, ils la conduisirent jusqu’au bord de l’eau.
Cette fois, une petite vague alla assez loin.
Elle recouvrit enfin les pieds de Manon.
Ma fille poussa un cri, puis se mit à rire.
— C’est glacé !
Gérard se mit à rire avec elle.
Julien s’accroupit près du fauteuil et essuya discrètement ses yeux.
Un peu plus tard, pendant que Manon se reposait sous un parasol, je me retrouvai debout à côté de Gérard.
Nous regardions tous les deux la mer.
— Une journée ne nous rendra pas toutes les années perdues, dis-je.
— Je sais.
— Je suis encore en colère.
— Vous avez raison de l’être.
Je gardai les yeux sur Manon.
— Mais elle a le droit de connaître Thomas.
Gérard tourna lentement la tête vers moi.
— Et moi, je serais reconnaissant de pouvoir lui raconter tout ce dont je me souviens.
Je regardai Julien, un peu plus loin sur la plage.
Ce qu’il avait fait restait grave. Nous aurions à en parler. Nous aurions à réparer quelque chose entre nous, parce qu’aimer quelqu’un ne donne pas le droit de décider à sa place.
Mais ce jour-là n’était pas à nous.

Il appartenait à Manon.
Juste avant le coucher du soleil, elle demanda à un employé de l’hôtel qui passait sur la plage de prendre une dernière photo.
Nous nous plaçâmes derrière son fauteuil, maladroits, trop conscients les uns des autres, ne sachant pas où mettre nos mains ni comment nous tenir.
Manon pointa d’abord Julien, puis Gérard, puis moi.
— Mettez-vous ensemble.
J’hésitai.
Elle fronça les sourcils.
— S’il te plaît, maman.

Je finis par me rapprocher.
— Pourquoi tu veux qu’on soit tous sur la photo ? demandai-je.
Manon sourit.
— Parce que je veux qu’on voie tous ceux qui sont venus pour moi.
L’employé leva l’appareil.
Derrière le fauteuil, nous étions encore blessés, encore coupables, encore méfiants, encore incapables de savoir ce qui viendrait après.
Mais, pour la première fois depuis très longtemps, personne ne se disputa.