Étienne, lui, n’avait rien oublié.
Il avait trouvé un spécialiste.
Il avait pris contact avec des médecins.
Pendant des années, il avait commandé les médicaments indispensables.
Puis, chaque soir, il les ajoutait discrètement dans son verre, convaincu que s’il lui révélait la vérité, elle refuserait une nouvelle fois tout traitement.
— Mais pourquoi buvait-il avec moi ? demanda-t-elle d’une voix presque inaudible.
Le médecin la regarda avec douceur.
— Il n’y avait pas de médicament dans son verre.
— Alors, qu’est-ce qu’il buvait ?
— Un simple jus de fruits amer.
Elle porta ses deux mains à son visage.
Trente-cinq années.
Chaque soir.
Deux verres identiques.

Étienne buvait avec elle uniquement pour qu’elle ne se sente ni malade ni abandonnée face à sa maladie.
Avec les résultats des analyses, il avait laissé une lettre.
Elle fut remise à la famille après sa mort.
Elle ne contenait qu’une phrase, mais la veuve la relut encore et encore :
« J’étais prêt à accepter que tu me détestes un jour, pourvu qu’à cette date tu sois encore en vie. »
Pendant longtemps, elle fut incapable de regarder la chaise vide placée en face d’elle.
Pourtant, le rituel du soir ne disparut pas.
Chaque jour, à vingt et une heures précises, elle sort deux verres.

Elle en pose un devant elle.
L’autre, en face, près de la chaise vide.
Elle verse sa boisson.
Lève son verre.
Puis murmure doucement :
— À un jour de plus.
Désormais, elle savait que ce qu’elle avait pris pendant tant d’années pour du contrôle et de la contrainte était, pour Étienne, une façon désespérée, maladroite et imparfaite de lui sauver la vie.