— Mamie, je te jure que je ne savais pas.
— Je te crois.
— Avec Antoine, nous partirons.
— Pour aller où ?
— Nous trouverons quelque chose.
— Sophie…
— C’est ton appartement.
Je la regardais sans savoir quoi répondre.
La voilà, cette petite fille dont j’avais entendu le premier mot à des milliers de kilomètres.
Celle pour qui j’avais envoyé de l’argent pendant des années.
Celle dont j’avais payé le traitement orthodontique.
Et maintenant, il aurait fallu lui dire :
« Oui. Pars. »
Devais-je chasser ma petite-fille de son premier logement ?
Je la pris dans mes bras.
Je la serrai longtemps, sans parvenir à prononcer un mot.
Mais je ne pouvais pas non plus continuer à vivre comme je le faisais.
Dans les combles.
À côté de la table à repasser et des cartons.
En entendant chaque jour au-dessus de moi cette phrase terrible :
« Pour le moment. »
Finalement, je soufflai :
— Ne te précipite pas, ma chérie.
Sophie me regarda.
— Pourquoi ?
— Je veux d’abord que ton père m’explique lui-même la situation.
— Il l’a déjà expliquée.
— Non.
Je secouai la tête.
— Je veux qu’il me dise la vérité en face.
Une semaine passa.
Mathieu se taisait.
Chaque soir, il rentrait du travail.
Il s’asseyait à table.
Mangeait la soupe que j’avais préparée.
Puis il se plongeait dans son téléphone.
Élodie, elle, devint soudain très affectueuse avec moi.
Trop affectueuse.
Elle me demandait si mon dos me faisait souffrir.
Elle me proposait du thé.
Elle répétait :
— Madeleine, reposez-vous, je vais faire la vaisselle.
Et pourtant, chaque matin, je me réveillais toujours vers six heures.
Je restais allongée sur mon canapé, sous le toit incliné.
Je regardais le plafond.
Et je me demandais :
pourquoi étais-je revenue ?
À quoi avaient servi ces vingt années ?
Les maisons des autres.
Les sols des autres.
Les paniers de linge.
Les escaliers interminables.
Le dos douloureux.
La mer derrière la fenêtre, qui n’était jamais devenue la mienne.
J’avais travaillé pour mon fils.
Pour mes petits-enfants.
Pour le jour où je pourrais enfin rentrer chez moi et vivre paisiblement dans mon petit appartement.
Je ne rêvais pas d’un palais.
Je ne voulais pas d’une immense demeure.

Je n’avais pas besoin de vêtements coûteux ni de meubles luxueux.
Je désirais seulement une clé qui soit à moi.
Ma tasse posée sur ma table.
Mon propre lit.
Et la certitude, au réveil, que personne ne me dirait :
« Vous pouvez rester ici pour le moment. »
J’aime Sophie.
Elle n’a rien fait de mal.

Rien que l’idée qu’elle doive chercher un autre logement à cause de moi me serre le cœur.
Mais suis-je coupable parce que mon fils a donné à quelqu’un d’autre, sans mon accord, un appartement acheté avec mes économies ?
Même si cette personne est ma propre petite-fille ?
À soixante-quatre ans, n’ai-je pas le droit d’avoir enfin un endroit à moi ?
Une mère doit-elle demander à son fils adulte de lui rendre ce qu’elle a gagné au prix de vingt années de travail épuisant ?
Dites-moi franchement : est-ce vraiment moi qui agis mal en voulant récupérer mon appartement ?
Ou aurais-je dû me taire, le laisser à Sophie et apprendre une nouvelle fois à vivre dans un endroit où ma place ne serait accordée que « pour le moment » ?