— Tu ne la toucheras pas tant qu’elle ne l’aura pas voulu. Mais à partir d’aujourd’hui, tu vivras auprès d’elle jusqu’à la fin de tes jours.
Cette nuit-là, Éléonore s’allongea sur un matelas si mince qu’elle sentait les planches sous son dos. Elle resta longtemps les yeux ouverts, fixant le plafond. Dehors, la pluie frappait doucement la fenêtre et son bruit résonnait dans la petite pièce. L’homme, lui, se coucha sur le sol, enveloppé dans une vieille couverture, et s’endormit sans un mot.
Le silence qui les entourait n’avait pourtant rien de commun avec celui de la salle du trône. Ici, il n’y avait ni regards méprisants, ni insultes chuchotées, ni haine dissimulée. Il n’y avait que le calme. L’homme qui se trouvait près d’elle ne la dévisageait pas avec répulsion. Il ne cherchait pas à la rabaisser.
Et, pour la première fois depuis de longues années, Éléonore réalisa qu’elle n’avait pas peur. Elle sentait en elle une étrange place vide. Mais ce vide ne lui faisait pas mal. Il ressemblait plutôt à un espace nouveau, comme si quelque chose pouvait enfin commencer.
Au matin, l’homme se leva avec infiniment de précautions. Il retenait presque son souffle pour ne pas la réveiller et posait les pieds avec une lenteur extrême. Éléonore avait déjà ouvert les yeux. Sans parler, elle l’observa.
Toute son existence avait été peuplée de gens qui s’inclinaient devant elle avant de la déchirer par leurs paroles dès qu’elle avait le dos tourné. Désormais, la seule personne restée près d’elle était cet homme silencieux et meurtri, celui que son père considérait comme inférieur à tous.
Ce ne fut que le matin du troisième jour qu’il trouva le courage de lui adresser la parole.
— Madame… voulez-vous que je vous apporte un peu de pain ? demanda-t-il d’une voix si basse qu’elle fut à peine audible.
Éléonore hésita. Elle ne s’attendait pas à cette question. Finalement, elle secoua doucement la tête.
— Non… Je n’ai pas faim.
C’était faux. Son ventre la faisait souffrir, mais elle n’avait pas la force de l’avouer. Gabriel ne l’interrogea pas. Il n’insista pas, ne se moqua pas d’elle et ne chercha pas à la contraindre. Il inclina simplement la tête, puis sortit en silence.
Le quatrième jour, il nettoya chaque dalle de la pièce. Le cinquième, il se leva bien avant elle pour allumer la cheminée, et la chambre fut chaude pour la première fois. Le sixième, il posa sur la table un petit bouquet de fleurs sauvages cueillies dehors. Là encore, il ne donna aucune explication et n’attendit rien en retour.
Le septième jour, ce fut Éléonore qui rompit enfin le silence prudent qui s’était installé entre eux.
— Comment t’appelles-tu ? demanda-t-elle doucement.
L’homme marqua une pause. Puis, pour la première fois, il releva la tête et soutint son regard.
— Gabriel.
Éléonore répéta lentement :
— Gabriel…
Ce nom ne portait ni titre ni marque de noblesse. Pourtant, il dégageait une chaleur qu’elle ne savait pas expliquer. Il y avait dans ce simple prénom quelque chose de vrai, de dépouillé, de sincère, une qualité qu’elle n’avait jamais rencontrée dans les salons du palais.
Au fil des jours, ils passèrent de plus en plus de temps ensemble. L’ancien jardin derrière le palais devint leur refuge. Ils y restaient des heures entre les rosiers mordus par le gel, la terre craquelée et le grand silence de l’hiver.
Un jour, Gabriel désigna des touffes de lavande violette et dit d’un ton calme :
— Ces plantes deviennent plus fortes après avoir été taillées durement. Quand leurs racines sont dérangées et que la terre autour d’elles est retournée, tout le monde croit qu’elles sont mortes. Pourtant, c’est précisément à ce moment-là qu’elles recommencent à vivre. Quand elles semblent avoir perdu toute leur force, elles sont déjà en train de renaître.
Éléonore le regarda avec surprise. Ses paroles ne la blessaient pas. Au contraire, elles atteignaient doucement une partie de son cœur que personne n’avait su toucher depuis longtemps.
— Et toi ? murmura-t-elle. As-tu dû recommencer ta vie souvent ?
Un sourire bref, chargé de tristesse, effleura les lèvres de Gabriel.
— J’ai cessé de compter il y a très longtemps.
Éléonore éclata de rire malgré elle.
Ce son était si spontané qu’il la surprit elle-même. Elle avait presque oublié ce rire depuis son enfance. À partir de ce jour, ils commencèrent à prendre soin du jardin ensemble. Éléonore s’agenouillait dans la terre sans craindre de salir l’ourlet de ses robes coûteuses. Gabriel lui montrait patiemment comment couper les branches mortes, arroser les jeunes pousses et rendre sa force au sol. Jamais il ne franchissait ses limites. Il veillait à ne pas lui imposer la moindre proximité qu’elle n’aurait pas choisie.
Un matin, Éléonore se plaça devant le miroir et s’observa longuement.
Son corps n’avait pas changé.
Son visage était toujours rond, sa silhouette toujours généreuse, et son apparence restait celle que toute la cour avait méprisée.
Mais son regard, lui, était devenu différent.
Il contenait moins de douleur.