La porte refusa de s’ouvrir.
— Je suis là, dis-je. Éloigne-toi de la porte.
Je lançai mon épaule contre le bois une première fois.
Puis une deuxième.
La vieille porte gémit, mais tint bon.
Au troisième coup, le loquet céda enfin et la porte s’ouvrit brusquement vers l’intérieur.
Madeleine était assise par terre, près d’une pile de cartons. Son visage avait perdu toutes ses couleurs et elle tenait sa cheville d’une main. Un petit tabouret en bois était renversé à quelques pas d’elle.
— Mon Dieu…
Je me laissai tomber à genoux près d’elle.
— Tu es blessée ?
— La cheville, murmura-t-elle. Je voulais prendre quelque chose sur l’étagère du haut. Je suis tombée. La porte s’est refermée derrière moi et la serrure s’est bloquée.
— Depuis combien de temps es-tu là ?
— Une heure, je crois.
Le soulagement et la colère me frappèrent simultanément.
— Où est Julien ?
— Il est parti à la pharmacie.
— Il t’a laissée seule ?
Madeleine fronça les sourcils.
— Il ne savait pas que j’étais descendue au sous-sol.
Je l’aidai à s’installer un peu plus confortablement et sortis mon téléphone. Mais avant que j’aie le temps d’appeler les secours, la porte d’entrée claqua bruyamment à l’étage.
— Madeleine ? cria Julien.
Des pas précipités résonnèrent dans la maison.
Lorsqu’il apparut au bas de l’escalier, son visage devint blanc.
Le sac en papier qu’il tenait, portant les achats de la pharmacie, lui échappa des mains.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Tu as laissé une femme de quatre-vingt-trois ans seule dans une maison où elle peut tomber à n’importe quel moment, lançai-je sèchement.
Il regarda Madeleine puis se précipita vers nous.
— Je suis parti vingt minutes.
— Vingt minutes ont suffi.
— Claire, intervint Madeleine d’un ton d’avertissement.
Julien se mit à genoux près d’elle. Ses mains tremblaient tandis qu’il examinait sa cheville.
— Je suis désolé, dit-il. J’aurais dû t’interdire de descendre ici.
— Tu m’as déjà dit de ne pas aller au sous-sol, reconnut Madeleine. Plusieurs fois.
Il ferma les yeux pendant un instant, comme si cela ne diminuait en rien sa culpabilité.
J’appelai les secours. Pendant que nous attendions leur arrivée, Julien plia un plaid et le glissa sous la jambe de Madeleine. Puis il se mit à lui parler d’une voix basse et calme.
— Reste avec moi, Mado. Ils arrivent.
— Je ne suis pas en train de mourir, marmonna-t-elle.
— Je sais.
— Alors arrête de me regarder comme si c’était le cas.
Il pinça les lèvres.
Et c’est à ce moment-là que je compris qu’il luttait pour ne pas pleurer.
Les secouristes confirmèrent que Madeleine souffrait d’une importante entorse de la cheville, mais qu’il n’y avait aucune fracture. Ils la remontèrent et l’installèrent sur le canapé après qu’elle eut catégoriquement refusé d’aller à l’hôpital.
Lorsque les secouristes furent partis, je me tournai vers Julien.
— Maintenant, quelqu’un va m’expliquer ce qui se passe dans cette maison.
Il regarda Madeleine avant de répondre.
— Je crois qu’il vaut mieux que ce soit elle qui vous raconte.
Madeleine poussa un long soupir fatigué.
— Assieds-toi, Claire.
Je restai debout.
— Non. Depuis des semaines, je me demande si tu es en sécurité. Tu ne réponds plus à mes appels. Il possède une clé de chez toi. Tu ne sors pratiquement plus, et les messages que je reçois ne ressemblent absolument pas à ceux que tu écris.
Madeleine baissa les yeux.
— Parce que ce n’est pas moi qui les ai écrits.
J’eus l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds.
Julien leva aussitôt les deux mains.
— C’est elle qui m’a demandé de les envoyer.
— Pourquoi ?
Madeleine fixa sa cheville gonflée.
— Parce que j’avais honte.
Un mois plus tôt, le colis que Julien lui avait livré contenait des protections pour adultes contre les fuites urinaires. Après plusieurs incidents embarrassants, Madeleine avait fini par en commander, mais elle n’avait pas eu le courage de m’avouer que son état de santé évoluait.
— Quand Julien est arrivé, le carton s’est déchiré, expliqua-t-elle. Tout est tombé sur le perron devant lui.
Elle avait été persuadée qu’il allait rire ou qu’il détournerait maladroitement les yeux en faisant semblant de n’avoir rien vu.
Mais Julien n’avait fait ni l’un ni l’autre.
Sans un commentaire, il avait ramassé les paquets, les avait rapportés dans la maison puis lui avait simplement demandé si elle avait besoin d’aide pour autre chose.
Pendant que Madeleine racontait cette scène, Julien détourna les yeux.
— Il a remarqué que mon réfrigérateur était presque vide, poursuivit-elle. Je faisais semblant de me débrouiller bien mieux que ce n’était réellement le cas.
À la fin de son service, Julien était revenu avec de la soupe, du pain et des fruits.
Le lendemain, il avait reparu pour réparer la rampe qui bougeait sur le perron.
Puis il s’était occupé d’un robinet qui fuyait.
Après cela, il avait remplacé l’ampoule du sous-sol.
Je regardai Madeleine.
— Et c’est pour ça que tu es tombée amoureuse de lui ?
Un sourire fatigué passa sur son visage.