Je venais de déposer sur la table le cinquième plat de la soirée : des roulés d’aubergines farcis aux noix. La veille, j’y avais passé presque deux heures. J’avais pelé, coupé, roulé, fait dorer, assaisonné. Mes doigts sentaient encore l’ail malgré le savon.
Thomas piqua du bout de sa fourchette la tranche de tomate que j’avais posée pour décorer l’assiette, avec une grimace de dégoût.
— C’est quoi cette herbe dessus ? demanda-t-il, alors qu’il savait parfaitement reconnaître la coriandre. Nous, on ne mange pas ça. Claire, tant qu’à faire, tu aurais pu arracher de l’herbe sur le trottoir. Et pourquoi tu cuisines autant ? On est à un mariage ?
Élodie pouffa dans son verre de jus de pomme. Philippe, lui, ne disait rien et gardait les yeux rivés sur sa tablette.
J’essuyai mes mains sur mon tablier. C’était déjà le quatorzième dîner familial depuis le début de l’année. Cinq ans de mariage. Cent quarante-quatre week-ends où la même scène revenait presque à l’identique : eux, assis à table comme des critiques gastronomiques sévères ; moi, courant de la cuisine au salon avec des plats brûlants entre les mains.
— Pourtant, quelqu’un finit toujours par manger tout ça, dis-je doucement en prenant mon assiette. Ou alors je donne directement aux chiens ? Je peux aussi tout jeter, puisque “nous”, apparemment, on ne mange pas ça.
Je regardai Philippe. Il leva enfin les yeux de son écran et posa sa main sur la mienne.
— C’est très bon, Claire. Vraiment.
— Papa, évidemment, lança Élodie avec un petit rire sec. Toi, on te mettrait n’importe quoi dans l’assiette, tu dirais merci.
Je me mis à manger sans répondre.
Les aubergines étaient réussies, pourtant. Un peu relevées, fondantes, avec cette pointe acidulée de mélasse de grenade qui leur donnait du relief. Je mâchais lentement en observant Élodie pousser son accompagnement du bout de la fourchette, laissant la moitié intacte.
Avec les années, j’avais appris leurs préférences par cœur. Pour Thomas, il fallait de la viande, rien d’autre. Pour Élodie, du poisson, mais sans la moindre arête. Pour le père de Philippe, ou plutôt ce nouveau parent que mon mariage m’avait imposé, il fallait du léger, sans sel, sans sauce. Quant aux enfants de Philippe, au fond, la nourriture leur importait peu. Ils ne venaient pas pour dîner.
Ils venaient vérifier que j’étais encore là. Voir si je ne m’étais pas trop installée dans le trois-pièces de leur père. Si je ne dépensais pas trop ce qu’ils considéraient déjà comme leur futur héritage. Si je n’avais pas osé me croire chez moi.
Très bien, pensais-je. Qu’ils regardent.
Après le repas, une fois Thomas et Élodie partis, Philippe passa la tête dans la cuisine avec son air coupable.
— N’y fais pas attention, dit-il en m’enlaçant par les épaules. Ils ne se sont pas encore habitués.
“Pas encore habitués”, répétai-je intérieurement avec un sourire amer.
Cinq ans, c’est pourtant assez long pour s’habituer à l’idée qu’un être humain n’est pas un meuble déplacé dans une pièce. Ce jour-là, j’avais passé trois heures debout devant les plaques. En cinq ans, j’avais certainement donné mille heures à cette cuisine. Si j’avais transformé ce temps en salaire, j’aurais pu payer plusieurs vrais chefs à domicile.
Au lieu de cela, je restais dans ma propre cuisine à entendre parler d’herbe arrachée sur le trottoir.
Le week-end suivant ne commença pas mieux.
Élodie entra sans sonner et retira ses baskets dès le seuil, les laissant tomber sur le parquet.
— Oh, Claire, salut ! Écoute, on a une idée avec les filles. On veut faire un dîner de Pâques un peu bohème, tu vois, joli, chaleureux. Il nous faudrait de la belle vaisselle, un truc ancien, un peu vintage. Je me suis souvenue de ton service en argent. Tu ne t’en sers jamais, de toute façon. Tu peux me le prêter une semaine ? Promis, rien ne disparaîtra.
Je me retournai lentement.
Le service reposait dans la vitrine, derrière la porte en verre, sur l’étagère la plus haute. Vingt-quatre pièces. Un travail délicat, gravé de mes initiales de jeune fille : “C. M.”. Le dernier cadeau de ma mère avant sa mort.
Je le nettoyais tous les deux mois et je le rangeais entre des serviettes de velours.
— Ce n’est pas un service pour les soirées entre amis, Élodie, répondis-je calmement. C’est de l’argenterie de famille. Une pièce de collection. Je ne la prête à personne.
— Oh, Claire, franchement ! fit-elle en gonflant les joues comme une enfant. À quoi ça sert que ça reste là à prendre la poussière ? Personne n’en profite. Et puis toi, tu vas en faire quoi ? Tu n’as même pas d’enfants à qui le transmettre.
Quelque chose se figea en moi, comme si une pierre venait de tomber au fond de ma poitrine.
J’avais cinquante-cinq ans. Oui, je n’avais pas d’enfants. Tout le monde le savait. Dans cette maison, personne ne l’oubliait jamais. Mais pourquoi fallait-il toujours frapper à cet endroit précis ?