Claire tenait sa coupe avec une précaution extrême, comme si ses doigts ne retenaient pas du cristal, mais une toile si fragile qu’un simple soupir mal placé aurait pu la déchirer. Lorsque le verre de Julien tinta contre le sien, le son sembla engloutir tout le reste : la musique, les rires et même les battements affolés de son propre cœur. Julien avala la première gorgée d’un trait, avec cette assurance tranquille qui avait marqué chacun de ses gestes depuis qu’elle le connaissait. La boisson glissa dans sa gorge et laissa sur ses lèvres une brillance humide, semblable à la trace de pluie qui demeure sur une feuille.
Claire effleura à peine sa coupe. Le champagne était clair, presque innocent, mais sa fraîcheur amère lui rappela une époque qu’elle aurait voulu ensevelir. Son premier mari buvait de la même manière. Deux ans plus tôt, un verre identique se trouvait déjà posé devant elle. Puis il y avait eu la route, l’accident brutal, les freins défaillants. Et Julien, apparu dans son existence avec une précision trop parfaite, trop habile, comme une ombre qui surgit exactement au moment où la lumière s’éteint.
Julien reposa son verre sur la nappe. Les doigts qui, quelques instants auparavant, s’étaient posés sur le genou de Claire avec une possessivité lourde se mirent soudain à trembler. À peine. Un frémissement presque invisible. Mais Claire le remarqua. Elle avait toujours été attentive à ce genre de détails : le battement nerveux des cils, une respiration qui se brise, un reflet qui vacille puis disparaît dans une pupille.
— Tout va bien ? demanda-t-elle doucement en se penchant vers lui.
Le bord de son voile glissa sur son épaule. Le tissu lui parut tout à coup pesant, comme s’il avait absorbé la chaleur et la sueur de quelqu’un d’autre.
Julien sourit. Son sourire était impeccable : dents régulières, assurance familière, expression soigneusement maîtrisée. Pourtant, son regard ne répondit pas à cette façade. Il demeurait vide, pareil aux fenêtres d’une maison dont toutes les lumières se seraient éteintes depuis longtemps.
— Bien sûr, ma chérie. J’ai seulement un peu la tête qui tourne. Trop de toasts, sans doute.
Il passa une main sur son front. Le geste était lent, ralenti comme si son bras avançait dans une eau épaisse. À cet instant, quelque chose se renversa dans l’esprit de Claire. Ce n’était ni de la joie ni du soulagement. C’était une sensation froide et coupante, comme une lame qui venait enfin de tomber dans la bonne main.
Elle avait redouté ce moment plus que tout : celui où Julien continuerait à boire, où le produit agirait, où ce qui lui était destiné commencerait à se déployer dans son propre corps.
La musique devint lourde, poisseuse. L’air de la salle semblait se condenser autour d’eux. Les invités criaient « Un baiser ! », mais leurs voix parvenaient à Claire comme à travers une vitre épaisse. Elle regarda Julien essayer de se lever. Ses doigts s’accrochèrent au bord de la table et déposèrent sur la nappe blanche de minuscules marques humides.
De la sueur. Déjà.
— Viens danser, dit-il.
Sur le dernier mot, sa voix se fendit légèrement, comme une branche sèche sous le poids d’un pas.
Claire se leva. Sa robe bruissa autour de ses jambes avec le son de feuilles mortes. Sous la table, elle sentit la main de Julien chercher encore la sienne. Mais sa prise n’avait plus la même force : ses doigts glissaient sans parvenir à retenir quoi que ce soit. Elle le laissa l’entraîner vers le centre de la salle, malgré la résistance qui lui nouait tout le corps.
Elle voulait voir jusqu’où les choses iraient.
Sous le lustre qui répandait une lumière glacée, Julien lui passa un bras autour de la taille. Sa paume était chaude et moite. Sa respiration, irrégulière. Il la serra plus près que ne l’exigeait la danse, et Claire perçut alors une odeur nouvelle. Ce n’était pas son parfum. Quelque chose de métallique, d’âpre, avec une note de médicament.
— Tu as toujours été à moi, murmura-t-il contre son oreille, lentement, comme si chaque mot devait être arraché à sa gorge. Après lui… après l’accident… tu le sais.
Claire ne répondit pas. Elle resserra seulement ses doigts autour de son bras et sentit, sous le tissu de son costume, les muscles frémir sans contrôle.
Dans le grand miroir qui leur faisait face, derrière les couples en mouvement, elle aperçut Marcel. Le vieil homme était immobile près de l’entrée. Leurs regards se croisèrent une seconde. Dans ses yeux, il n’y avait ni peur ni victoire. Seulement la fatigue résignée d’un homme qui avait gardé le silence trop longtemps.
Julien trébucha soudain. Ce ne fut presque rien. Claire le soutint aussitôt, tout en continuant de sourire aux invités comme s’il ne s’agissait que d’une maladresse de jeune marié.
Mais, à l’intérieur d’elle, là où s’était autrefois étendue une grande vacuité, une vérité se formait peu à peu.
Ce n’était pas une vengeance. Ce n’était pas un triomphe.