Ma belle-mère pensait qu’après le divorce je serais à sa disposition par crainte, mais elle ignorait totalement les plans que je mijotais

Ébahie, Clémence observait cette femme âgée, un bagage à la main, plantée sur le seuil de son appartement. Hélène Dubois, son ancienne belle-mère, affichait un air détendu, comme si elle venait rendre visite à une vieille amie.

— Clémence, ma chère, commença-t-elle d’une voix mielleuse, je n’ai vraiment nulle part où aller. Damien a ramené sa nouvelle… enfin, comment s’appelle-t-elle… Élise, chez lui. Et je ne veux pas gêner les jeunes dans leur bonheur. Pourrais-tu m’héberger un temps ?

Sans un mot, Clémence s’écarta, laissant passer Hélène. Que pouvait-elle dire ? Chasser une femme de soixante ans dans la rue ? Certes, le divorce avait été douloureux. Damien, après douze ans de mariage, avait trouvé subitement sa voie dans les bras d’une collègue de vingt-cinq ans. Mais pourquoi sa mère devait-elle en pâtir ?

— Je ne comprends pas, Hélène, murmura Clémence en refermant la porte, vous avez votre propre appartement. Pourquoi rester ici ?

— Oh, Clémence… soupira la vieille femme en s’asseyant sur le canapé et en défaisant ses lacets. Tu sais bien que mon logement est minuscule. Ici, l’espace est agréable, l’air circule… Damien m’a dit que tu vis seule dans ton deux-pièces. Ça te gêne de m’accueillir quelques temps ?

Clémence serra les poings. Bien sûr que Damien l’avait suggéré. Pratique : la nouvelle compagne installée chez lui, la mère renvoyée chez l’ex-femme. Et personne ne se souciait de ce que Clémence ressentait.

— Ce ne sera que temporaire, insista Hélène en déboutonnant son manteau. Jusqu’à ce que je trouve quelque chose de stable.

La première semaine passa dans l’effort de Clémence pour comprendre. Elle préparait les petits-déjeuners, achetait les médicaments « urgents » réclamés par Hélène, et nettoyait en silence derrière elle. Mais Hélène était désordonnée, laissait constamment la vaisselle sale dans l’évier, dispersait ses affaires et regardait des séries à tue-tête jusque tard dans la nuit.

— Ma chère, un matin, me confia-t-elle, ma pension est ridicule. Pourrais-tu m’avancer un peu pour la nourriture et mes comprimés contre l’hypertension ? Je n’ai plus un sou.

Silencieusement, Clémence ouvrit son portefeuille : trois mille, puis deux mille pour un nouveau complément pour le cœur, et mille de plus pour des friandises à l’heure du thé.

Un mois plus tard, voyant son portefeuille presque vide, Clémence osa :

— Peut-être devriez-vous vivre selon vos moyens ? Je ne suis pas non plus millionnaire.

Le regard d’Hélène s’illumina d’une étincelle connue. Un grand scandale se profilait.

— Quoi ? s’écria-t-elle. Vivre selon mes moyens ? Comment oses-tu ? Je t’ai accueillie dans la famille comme ma fille ! Douze ans d’affection ! Et maintenant, tu me parles d’argent ?

— Je ne t’oppresse pas, juste…

— Mais que peux-tu comprendre à la vie, sans enfant ! cria-t-elle, gesticulant. J’ai élevé mon fils seule après la mort de mon mari ! Je travaillais sur trois emplois ! Et maintenant, tu rechignes à m’acheter mes pilules ? Je vais crier aux voisins ! Méchante !

Clémence resta silencieuse, subissant la scène, puis la suivante, puis celle autour d’un dîner « inapproprié ». Hélène s’avérait maîtresse dans l’art du scandale : hurler des heures, attirer l’attention des voisins, accuser de tous les péchés.

Après un nouvel éclat, Clémence composa le numéro de Damien.

— Damien, viens chercher ta mère, s’il te plaît.

— Clémence, fit-il, je construis ma vie. Maman souffre encore du divorce. Et tu es seule dans ton deux-pièces, ce n’est pas un problème, si ?

— Mon problème, c’est le manque d’argent, de sérénité et de calme.

— Ne dramatise pas. C’est une femme âgée, elle a besoin de soutien. Si tu peux, aide-la.

Le ton raccrocha.

Clémence, assise dans la cuisine, comprit qu’elle ne pouvait plus continuer. Hélène s’était imposée comme maîtresse des lieux, imposant son droit à des caprices et exigeant de l’argent.

Le lendemain matin, pendant que Hélène se rendait à la clinique, Clémence fit venir un serrurier. Les serrures furent changées en une heure.

Le soir, Hélène rentra de sa promenade favorite entre boutiques et plaintes aux commerçants. Mais la clé refusa de tourner dans la serrure.

— Clémence ! Ouvre-moi ! Que sont ces bêtises ? frappa-t-elle.

— Ce ne sont pas des bêtises, Hélène, répondit calmement Clémence, debout dans le couloir. Prépare tes affaires, j’ai appelé un taxi.

— Quoi ? Tu es folle ? Où veux-tu que j’aille ?

— Chez ton fils. Là est ta place.

— Mais je ne peux pas ! Il y a Élise ! Ce n’est pas convenable !

— Et moi, ça m’a convenu ? demanda Clémence, observant le visage déformé de colère de sa belle-mère.

— Comment oses-tu ! cria Hélène. Je suis une vieille femme ! J’ai un cœur malade ! Tu n’as pas le droit !

— J’ai le droit. C’est mon appartement.

— Je vais prévenir les voisins ! Je vais raconter tout sur toi !

— Racontez. À présent, cela m’est égal.

Le bagage fut vite rempli. Peu d’affaires pour Hélène, qui se contentait de respirer lourdement, mimant un malaise cardiaque.

Au domicile de Damien, Clémence sortit la première, aidant à faire entrer la valise. Ils montèrent au troisième étage. Damien ouvrit, étonné, en pyjama.

— Clémence ? Maman ? Que se passe-t-il ?

— Elle n’habite plus dans mon appartement, annonça Clémence, poussant la valise dans le hall. Elle vivra avec toi et celle que tu as choisie. Cela vous conviendra mieux à tous les trois.

Hélène tenta un mot, mais Clémence s’était déjà retournée.

— Et toi, Damien, murmura-t-elle, si vous ou elle approchez ma porte, je porterai plainte pour harcèlement. Tout est enregistré.

Elle descendit, inspira l’air glacé de février. Le vent joua avec ses cheveux, et pour la première fois depuis longtemps, elle sentit un soulagement. Enfin, chez elle.

Clémence savait que sa belle-mère pensait qu’après le divorce, elle serait servile par crainte, mais elle ignorait totalement quels plans elle avait dans sa tête.