— Maman, échangeons nos logements : toi, tu as un deux-pièces pour toi toute seule, et nous, nous étouffons dans une seule chambre du foyer avec deux enfants… Tu n’as pas besoin d’autant d’espace, alors que nous, nous n’avons même plus où respirer

— Ah ? Combien ?

— Eh bien… deux cents euros par mois.

Monique eut un petit rire sec.

— Deux cents euros ? Pour le privilège de faire la queue devant une cuisine commune ? Pourquoi pas cinq cents, tant qu’on y est ?

— Julien, ce n’est pas une question d’argent. C’est que ce lieu-là n’est pas le mien.

— Mais maman, ce serait temporaire. Deux ou trois ans.

— Et après ?

— Après, on fera une demande de logement social, ou bien on prendra un crédit immobilier !

— Un logement social ! s’esclaffa Monique. Julien, tu crois encore vivre dans les années soixante-dix ? Aujourd’hui, les appartements ne tombent pas du ciel, ils s’achètent !

— Alors on fera un prêt !

— Un prêt ? Avec ton salaire, tu crois vraiment qu’une banque vous suivra ? Allons donc !

Son fils baissa les yeux. Mais Claire, elle, ne lâcha pas :

— Et si on vous donnait sept cents euros par mois ?

— Non.

— Mille ?

— Claire, à ce rythme-là, on va bientôt parler d’un château. C’est non.

— Mais pourquoi ? s’écria presque la jeune femme, au bord des larmes.

— Parce que j’ai soixante-deux ans. J’ai travaillé toute ma vie pour vivre décemment. Et je ne vais pas abandonner mon petit coin de paix pour une aventure de couloirs, de cuisines partagées et de portes qui claquent.

— Même pour vos petits-enfants ?

— Même pour eux.

— C’est cruel !

— Cruel, c’est demander à une femme âgée de se jeter dans un quotidien communautaire qui la rendra malheureuse.

— On ne vous oblige pas, on vous demande !

— Vous me demandez de me rendre volontairement malheureuse pour que vous soyez plus à l’aise…

— Malheureuse ! s’indigna Julien. Maman, tu exagères tout !

— Je vois les choses clairement : dans ce foyer, oui, je serais profondément malheureuse.

— Et nous, qu’est-ce qu’on fait alors ?

— Vous gagnez davantage.

— Comment ? explosa Claire. Je suis à la maison avec deux enfants, et le salaire de Julien… autant ne pas en parler !

— Il fallait penser à tout cela avant d’agrandir la famille.

— Penser ? répéta Claire, blessée. Les enfants, ça ne se programme pas comme un rendez-vous chez le dentiste !

— Les dépenses, elles, se prévoient.

— Très bien, Madame Laurent. Donc votre confort passe avant votre famille.

Julien se leva et commença à rassembler les affaires des enfants.

— Maman, moi qui croyais que tu m’aimais.

— Je t’aime, mon fils. Mais t’aimer ne signifie pas que je dois sacrifier toute ma vie pour ton confort.

— Sacrifier ? On te demande seulement un appartement !

— Pour moi, c’est comme si vous me demandiez de tout donner.

— Très bien. On se débrouillera seuls.

— C’est peut-être ce qu’il faut. Il est temps de devenir adultes.

— En France, normalement, les parents aident leurs enfants !

— Je t’ai aidé. Maintenant, c’est votre tour de prendre le relais.

— J’ai trente ans ! Tu appelles ça être adulte, avec un salaire pareil ?

— Change de travail.

— Pour faire quoi ?

— Forme-toi, apprends autre chose, monte en compétence. Je ne t’ai jamais empêché d’étudier un vrai métier.

— Quand ? J’ai une femme et deux enfants !

— Il fallait y penser plus tôt.

Ils partirent en claquant la porte, engloutis par la grisaille de leur foyer clermontois, et Monique sentit malgré elle un soulagement lui traverser la poitrine. Elle n’avait pas cédé. Son appartement était resté à elle. C’était déjà ça.

Mais les jours passèrent, et Julien ne téléphonait plus. Il n’amenait plus les enfants. Quand Monique l’appelait, il répondait d’une voix froide : « Pas le temps. »

— Julien, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi vous m’évitez ? demanda-t-elle un jour.

— À quoi bon venir ?

— Comment ça, à quoi bon ? Je suis leur grand-mère, je veux voir mes petits-enfants !

— Une grand-mère qui ne plaint même pas les siens.

— Julien, arrête ces enfantillages. Ne pousse pas tout jusqu’à l’absurde.

Mais il resta inflexible. Une semaine entière passa dans le silence. Puis Monique finit par prendre le tram et se rendit elle-même au foyer pour voir comment ils vivaient.

Elle découvrit deux lits, un lit de bébé, une table, une armoire, et presque plus aucun espace entre tout cela. Claire était dans la cuisine commune, où une file semblait se former éternellement devant la plaque de cuisson.

— Madame Laurent, salua-t-elle sèchement.

— Claire, je voudrais voir les enfants.

— Ils sont là, entre les lits, avec leurs cubes.

— Comment vous vous en sortez ?

— Comme vous voyez. On est serrés, mais on survit.

— Peut-être qu’on pourrait trouver une autre solution ?

— Alors trouvez-la. Vous avez de l’argent ?

— Je pourrais vous donner sept ou huit cents euros par mois pour une location.

— Ce n’est pas assez.

— Plus que ça, je ne peux pas.

— Dans ce cas, arrêtons là. Si vous ne voulez pas aider, n’aidez pas. Mais ne faisons pas semblant d’être une famille.

Monique essaya ensuite de parler à son fils, mais Julien demeura dur comme une porte fermée.

— Maman, si tu ne nous aides pas vraiment, à quoi sert notre relation ?

Un mois passa. Puis un deuxième. Monique restait assise dans son agréable petit deux-pièces, entourée de ses rideaux propres, de sa vaisselle choisie, de son canapé familier, et la nostalgie lui serrait la gorge. Elle avait protégé son confort, oui. Mais elle avait perdu sa famille.

Elle ne voyait plus ses petits-enfants. Son fils ne répondait plus. Quand Claire l’apercevait dans la rue, elle traversait pour éviter de la croiser.

Monique ne regrettait pas d’avoir gardé son logement. Finir ses vieux jours dans un foyer, au milieu du bruit, des files d’attente et des regards étrangers, elle ne l’aurait vraiment pas supporté.

Mais la rancœur, chez les enfants, grandissait de semaine en semaine, et l’espoir d’une réconciliation devenait de plus en plus fragile…

Alors, à votre avis, la grand-mère avait-elle raison ou non ? Écrivez ce que vous en pensez, et n’oubliez pas de laisser un avis.

— Échangeons nos logements : toi, tu as un deux-pièces, et nous, seulement une chambre au foyer. Une seule pièce te suffirait, alors que nous avons besoin de plus d’espace.