La nouvelle que Mikhaël Petrovitch voulait marier sa fille unique fit aussitôt le tour du village, provoquant murmures et curiosité. Et pour cause : la future mariée n’était pas simplement quelconque, elle avait un physique peu engageant, un nez retroussé, un léger strabisme et une démarche boiteuse. Les prétendants ne se pressaient pas pour l’épouser. Même une simple sortie pour acheter du pain se transformait pour Varvara en un déluge de railleries et de moqueries, semblables au chahut d’un essaim d’oiseaux.
« Pourquoi traînes-tu ainsi la jambe, Varvara la boiteuse ? » criaient les mères aux enfants qui, en jouant, imitaient sa démarche.
Pourtant, Mikhaël Petrovitch adorait sa fille. Homme aisé et président du kolkhoze, il promettait une dot considérable. Le village se mit à chuchoter : une telle dot pourrait faire fermer les yeux sur quelques défauts physiques. Varvara était laborieuse et d’un caractère doux, ce qui pouvait suffire.
Deux prétendants se présentèrent finalement : Ivan et Pierre. Ivan, fils de l’instituteur local, représentait l’intelligence et une famille respectable. Bien que sa famille ne fût pas riche, il possédait déjà sa propre maison à la lisière du village. Ses parents voyaient d’un bon œil une alliance avec Mikhaël Petrovitch.
« Ivan, prépare-toi au mariage, » annonça le père. « J’ai choisi Varvara, ma fille. Tu ne trouveras pas meilleure épouse. »
« Mais père ! Elle est boiteuse et peu séduisante… je préférerais Marinka ! » protesta Ivan, décontenancé.
« Non, fils, épouse Varvara. Leur famille est aisée, et l’on sait que l’apparence n’est pas tout, » coupa le père.
Pierre, lui, était moins fortuné, élevé par sa mère âgée sans maison à offrir. « Où vas-tu, Pierre ? » l’avertit sa mère, inquiète de l’opinion du village. « Avec ce visage… »
« Elle n’est pas laide, mère. Ses yeux sont bleus comme des bleuets, sa longue tresse flamboyante. Et sa boiterie ne me dérange pas. Allons demander sa main ! » insista Pierre.
L’ancienne se mit à préparer les vêtements, confiante dans le jugement de son fils.
Mikhaël Petrovitch, conscient de la beauté intérieure limitée de sa fille, choisit finalement Ivan. Varvara, pourtant attirée par Pierre, se résigna à l’autorité paternelle, incapable de s’opposer à son père.
Le mariage eut lieu rapidement, de peur qu’Ivan ne change d’avis. Un mois plus tard, le couple emménageait dans sa maison, Varvara se révélant une épouse et une gestionnaire hors pair, tandis qu’Ivan préférait passer ses journées à lire.

« Varvara, as-tu déjà lu Pouchkine ou Tolstoï ? » soupira Ivan.
« Non, mais la grange doit être réparée et le bassin des cochons refait ! » répondit Varvara.
Et la vie suivit ce rythme : Varvara travaillait du matin au soir, tandis qu’Ivan la réprimandait pour son manque de culture, ignorant les travaux urgents. Même ses beaux-parents maintenaient la même discipline : « Laisse-le lire, travaille dur. Sinon, il trouvera une autre plus jolie. »
Ici commença le calvaire de Varvara. Ivan la trompait avec Marinka, bientôt enceinte, et le village se mit à parler. Les paroles les plus dures venaient de l’infidélité de son mari et de son incapacité à concevoir un enfant.
Le souvenir de Pierre revenait sans cesse : il avait quitté le village, étudié pour devenir vétérinaire, mais ne s’était jamais marié. Une rencontre récente avec sa mère raviva ses sentiments.
« Il est envoyé dans notre village, ils promettent de restaurer sa maison, » murmura l’ancienne, sans remarquer la pâleur de Varvara. « Il faudrait que tu le voies… »
Varvara rougit et baissa les yeux, consciente de l’inconvenance de ses pensées.
Les événements se précipitèrent : Marinka annonça qu’elle attendait d’Ivan. Le village bruissait de commérages, et Varvara craignait chaque sortie. Ivan la pressait : « Prépare tes affaires, tu ne peux donner d’enfant. » Varvara, en larmes, retourna chez son père, qui l’accueillit, bien qu’il fût contrarié par l’échec de la dot à produire un héritier.

Un mois plus tard, Pierre revint, élégant, vêtu d’un manteau et d’un chapeau, avec une démarche citadine. Il prit soin de la ferme et de la maison, aidant à réparer la grange et le jardin.
« Faut-il vraiment te marier, Pierre ? » demanda sa mère, admirative de son engagement.
« Oui, nous ouvrirons une clinique vétérinaire ici, et je réparerai aussi ta maison. » répondit-il.
Pierre demanda ensuite la main de Varvara à Mikhaël Petrovitch. Cette fois, respecté et prospère, il ne se vit opposer aucun refus. Varvara, enfin adulte, pouvait choisir son mari.
L’accueil fut chaleureux, et Mikhaël Petrovitch, ému, murmura : « Ah, Pierre… j’aurais dû te laisser autrefois. »
Varvara acquiesça timidement, le cœur battant. Quelques jours plus tard, elle s’installait dans sa nouvelle maison avec Pierre et sa mère. Le village, après un tumulte, s’accommoda de la situation. Varvara reçut même des cadeaux de la ville : lunettes et chapeau à la mode, et l’on commença à la surnommer « Varvara Mikhalna ».
Peu de temps après, Varvara tomba enceinte de jumeaux. Pierre parlait de « causes scientifiques », mais pour elle, l’essentiel était que, malgré toutes les épreuves, elle avait enfin trouvé le bonheur.