Thomas est rentré avec sa mère et l’a fait entrer dans mon petit appartement comme si la décision avait déjà été prise depuis longtemps.
« Maman va rester quelque temps avec nous », a-t-il annoncé, mal à l’aise, planté dans l’étroit couloir où deux personnes se gênaient déjà. « Un tuyau a lâché chez elle, les travaux vont durer une éternité. Elle ne peut quand même pas dormir dehors, tu comprends ? »
Camille resta immobile, une serviette encore serrée entre les doigts, sortie à peine quelques minutes plus tôt de la douche. Ses cheveux mouillés laissaient des traces sombres sur son vieux peignoir. Derrière Thomas, Geneviève attendait avec deux valises énormes et un carton ficelé contre elle.
« Bonjour, ma chérie », lança Geneviève d’un ton presque joyeux, comme si elle ne voyait pas le visage figé de Camille. « Ne t’inquiète pas, je ne vais pas m’éterniser. Juste le temps que les plombiers terminent. Un mois, peut-être deux, pas davantage. »
Un mois ? Deux mois ? Dans un appartement de trente mètres carrés, avec une cuisine grande comme un placard et une salle de bains où l’on devait presque rentrer de profil ? Camille sentit l’angoisse lui serrer la poitrine.
« Geneviève, c’est gentil de passer », répondit-elle en forçant un sourire pour masquer le choc. « Mais tu es certaine que tu seras bien ici ? Peut-être qu’une amie pourrait t’héberger ? »
« Voyons, ne dis pas de bêtises », répliqua Geneviève en balayant l’idée d’un geste de la main, déjà en train d’entrer. « Des amies, à mon âge ? Celles qui sont encore là ont déjà bien du mal à s’occuper d’elles-mêmes. Et puis je ne veux déranger personne. »
Personne, sauf nous, pensa Camille, sans oser prononcer la phrase.
« On va mettre tes affaires ici », dit Thomas en désignant un coin près de la bibliothèque. « Tu prendras le canapé. Camille et moi, on se débrouillera avec le lit pliant. »
« Certainement pas ! » protesta Geneviève, outrée. « Je dormirai sur le lit pliant. Vous deux, vous avez besoin d’un vrai lit. »
« Maman, avec ton dos, tu ne peux pas passer tes nuits là-dessus », répondit Thomas d’un ton qui ne laissait aucune place à la discussion.
Camille les observait en silence, avec l’étrange impression d’être devenue une invitée chez elle. En réalité, cet appartement lui appartenait : sa grand-mère le lui avait laissé avant son mariage. Mais, ce soir-là, ce détail semblait n’avoir aucune importance. Thomas avait choisi pour eux deux, sans même lui poser la question.
« Je vais faire chauffer de l’eau », dit-elle en se réfugiant dans la petite cuisine où le réfrigérateur, la cuisinière et la table pour deux occupaient déjà tout l’espace. « Geneviève, tu dois avoir faim après le trajet ? »
« Ne te donne pas ce mal, j’ai grignoté dans le car », répondit Geneviève, qui déballait déjà ses affaires sur le fauteuil. « Dis-moi plutôt comment vous faites pour vivre ici. Thomas prétend que tout va bien, mais enfin, on voit bien que vous êtes à l’étroit. Il serait temps de trouver plus grand. »
Camille serra les lèvres. L’argent était un sujet qui faisait mal. Ils rêvaient tous les deux d’un vrai logement, mais entre le salaire de Thomas au garage et celui de Camille comme institutrice en école primaire, chaque fin de mois se gagnait à force de calculs. Un emprunt immobilier était impensable.
« Maman, on en a déjà parlé », soupira Thomas. « Ce n’est pas le moment. »
« Et ce sera quand, le moment ? » Geneviève secoua la tête. « Tu as trente-deux ans, Camille en a vingt-huit. Vous devriez penser aux enfants. Où allez-vous les élever, dans cette boîte à chaussures ? »
Les joues de Camille s’enflammèrent. Les enfants, encore un sujet douloureux. Quatre ans de mariage, et Geneviève n’avait jamais raté une occasion de rappeler qu’elle attendait des petits-enfants.
« Maman, pas ce soir », coupa Thomas en lançant à Camille un regard d’excuse. « Camille a eu une grosse journée, et toi tu viens d’arriver. Reposons-nous. »
Geneviève renifla, contrariée, mais finit par se taire en rangeant ses affaires.
Camille retourna dans la cuisine et inspira lentement. Elle aimait Thomas, sincèrement. Mais son incapacité à dire non à sa mère la rendait folle. La faire venir ici sans prévenir, sans demander, sans même ouvrir une discussion…
La bouilloire se mit à siffler, et Camille prépara le thé comme un automate. Par la petite fenêtre, les barres grises d’immeubles se découpaient sous un ciel d’octobre bas et lourd. Le paysage avait exactement la couleur de son humeur.
« Camille, ma chérie, tu veux que je t’aide ? » La voix de Geneviève la fit sursauter.
« Non, merci, ça va », répondit Camille avec un nouveau sourire crispé. « J’étais juste perdue dans mes pensées. »
« À propos de quoi ? » demanda Geneviève en s’installant sur une chaise branlante.
« Le travail », mentit Camille. « Ma classe est compliquée cette année. Vingt-huit élèves, et la moitié n’a aucune discipline. »
« Je te plains », fit Geneviève avec un claquement de langue. « De mon temps, les enfants respectaient les adultes. Maintenant, c’est le désordre partout. »
Camille ne répondit pas et versa le thé. Geneviève embellissait toujours le passé pour mieux mépriser le présent. Discuter avec elle ne menait nulle part.
« Maman, tu t’installes ? » Thomas passa la tête par la porte. « Ah, du thé, parfait. Je commence tôt demain, je vais me coucher. »
« Bien sûr, mon fils », dit Geneviève en lui tapotant le bras. « Va te reposer. Camille et moi, on va bavarder un peu. »
Exactement ce qu’il me fallait, pensa Camille.
« Ça va vraiment entre vous deux ? » demanda soudain Geneviève, sans détour. « Thomas dit que oui, mais je sens bien qu’il y a quelque chose. »
« Tout va bien », répondit Camille d’une voix égale. « La vie de couple, comme partout. »
« Un mariage devrait rendre heureux », insista Geneviève. « Il a maigri. Tu lui fais à manger correctement ? »
« J’essaie », dit Camille en portant sa tasse à ses lèvres pour cacher son agacement. « On rentre tard tous les deux. Les vrais repas, ce n’est pas toujours possible. »
« La jeunesse d’aujourd’hui… » soupira Geneviève. « Avant, une femme savait tenir son travail et sa maison. Maintenant, c’est plats préparés et livraison. Après on s’étonne que tout le monde soit fragile. »
Camille se mordit l’intérieur de la joue. Geneviève était âgée, elle venait de subir un problème chez elle. Camille allait faire preuve de patience. Pour Thomas.
« Je cuisinerai davantage », dit-elle enfin. « Surtout maintenant que tu es là. Il y a des plats que Thomas aimait particulièrement quand il était petit ? »
La question fit briller les yeux de Geneviève, qui se lança dans un long monologue sur le hachis Parmentier, le poulet rôti du dimanche et les flans maison que Thomas aurait adorés, même s’il n’en avait jamais soufflé mot en quatre ans de mariage.
Au bout d’un moment, Camille prétexta la fatigue et s’échappa dans la salle de bains. Elle verrouilla la porte, s’assit sur le bord de la baignoire et laissa tomber ses épaules. Comment allaient-ils tenir ainsi ? Où pourrait-elle encore respirer ?
Quand elle ressortit, Thomas dormait déjà sur le lit pliant, Geneviève feuilletait un magazine sur le canapé. Camille se glissa à côté de son mari. On dit souvent que deux, c’est un couple et trois, une foule. Cette foule-là lui donnait déjà l’impression d’étouffer.
Le lendemain matin fut un chaos dès les premières minutes. La salle de bains, déjà trop étroite pour une personne, devait maintenant servir à trois. Camille, qui avait l’habitude de prendre une douche tranquille puis un café silencieux, dut s’adapter aux habitudes de lève-tôt de Geneviève.
« Camille, j’ai lavé ton chemisier », annonça Geneviève au petit-déjeuner. « Le blanc, celui qui traînait sur la chaise. Il était taché. »
« Quoi ? » Camille manqua de s’étouffer avec son café. « Je le faisais tremper dans un produit spécial ! C’était du vin rouge, on ne lave pas ça n’importe comment ! »
« Allons donc », répondit Geneviève en haussant les épaules. « J’utilise de la lessive depuis soixante ans, je sais encore laver un vêtement. »
Camille fila dans la salle de bains. Son chemisier préféré, acheté en promotion dans une boutique chic, portait désormais une auréole jaunâtre là où la tache avait été.
« Ça va ? » demanda Thomas en arrivant derrière elle. « Maman m’a dit que tu étais contrariée pour le chemisier. Je t’en rachèterai un. »
« Ce n’est pas le chemisier », murmura Camille. « C’est ta mère qui touche à mes affaires sans demander. Et toi, Thomas… pourquoi tu ne m’as pas prévenue ? On aurait pu s’organiser. »
« Désolé », souffla-t-il en baissant les yeux. « Je savais que tu dirais non, alors je n’ai pas demandé. Mais c’est provisoire, je te le promets. »
Deux semaines plus tard, Thomas lui fit remarquer qu’elle n’était presque jamais là.
« Maman m’a dit que tu es rentrée à neuf heures hier soir », lança-t-il.
« Réunion avec les parents d’élèves », répondit Camille, épuisée. « Depuis quand ta mère note mes horaires ? »
« Elle s’inquiète », dit-il en la prenant dans ses bras. « Elle pense que tu nous évites. »
« Et si c’était vrai ? » Camille leva les yeux vers lui. « Thomas, je n’y arrive plus. Chaque geste est observé, commenté, jugé. J’ai l’impression d’être de passage dans ma propre maison. »
« Tu exagères », répondit-il en fronçant les sourcils. « Maman essaie seulement d’aider. »
« De t’aider toi, peut-être. Pas moi. » Camille se dégagea doucement. « J’ai besoin d’espace, Thomas. De pouvoir respirer. D’être moi, simplement. »
« Et elle irait où ? » Sa voix se durcit. « Son appartement est inhabitable. Tu voudrais mettre ma mère dehors ? »
« Bien sûr que non », dit Camille en secouant la tête. « Mais on aurait pu chercher une autre solution. Sa sœur à Lille. Ou une chambre à louer quelque part. »
« Avec quel argent ? » Thomas leva les bras. « On compte déjà chaque euro. »
Camille ne répondit pas. L’argent revenait toujours comme une gifle. Thomas était gentil, mais sans ambition, heureux dans son garage, fuyant tout ce qui ressemblait à une prise de risque.
« Très bien », finit-elle par dire. « Je vais tenir. Mais parle à ta mère. Dis-lui que je n’ai pas besoin d’être éduquée. »
Il promit de le faire. Pourtant rien ne changea. Les repas se prenaient à l’heure de Geneviève, les lessives se faisaient selon ses jours, et même la télévision suivait son ordre : d’abord le journal, puis ses émissions.
La goutte de trop arriva un dimanche matin. Camille se réveilla et trouva Geneviève en train de fouiller dans sa trousse de maquillage.
« Geneviève, qu’est-ce que tu fais ? » demanda-t-elle en la récupérant aussitôt.
« Ah, tu es réveillée », répondit Geneviève, comme si de rien n’était. « Je cherchais une crème pour les mains. J’ai une irritation. »
« Tu pouvais me demander », dit Camille, luttant pour garder son calme. « Ce sont mes affaires. »
« Ne fais pas ta dramatique », répliqua Geneviève avec un petit reniflement. « On est de la famille. De mon temps, on n’avait pas tous ces secrets. »
« De ton temps », lâcha Camille, dont la patience venait de céder, « peut-être. Moi, j’ai des limites. Et elles doivent être respectées. »
« Quelle égoïste », souffla Geneviève. « Thomas, tu entends comment ta femme me parle ? »
Thomas, assis sur le canapé, toussa avec embarras. « Maman, elle a raison. Tu dois demander avant de toucher à ses affaires. »
« Ses affaires ? » s’indigna Geneviève. « Mais je suis de la famille ! »
« Ce n’est pas une histoire de crème », dit Camille, lasse jusqu’aux os. « C’est une histoire de respect. »
« Le respect ? » Geneviève eut un rire sec. « Encore une invention moderne. Pas étonnant que les familles se défassent aujourd’hui. »
Quelque chose se rompit alors en Camille. Trois semaines de colère avalée, de phrases retenues, de sourires forcés remontèrent d’un seul coup.
« Tu sais quoi ? » Sa voix était d’un calme presque inquiétant. « Je vais marcher un peu. »
Elle s’habilla vite, sans tenir compte du regard perdu de Thomas ni des lèvres pincées de Geneviève. Dehors, la bruine de novembre tombait sur les trottoirs gris. Camille marcha sans vraiment choisir de direction. Elle avait seulement besoin de s’éloigner.
Dans un parc désert, elle s’assit sur un banc humide. Son téléphone vibra. Thomas. Elle ne répondit pas. Qu’il s’inquiète. Qu’il découvre, pour une fois, ce que cela faisait de ne pas être entendu.
Au bout d’une heure, elle décrocha.
« Camille, tu es où ? » demanda Thomas d’une voix paniquée. « Ça fait une heure ! »
« Au parc », répondit-elle. « Je réfléchis. »
« À quoi ? »
« À nous », souffla-t-elle. « Je ne peux plus continuer comme ça, Thomas. Soit ta mère part, soit je ne sais pas ce qui va se passer. »
« Arrête de dramatiser », répliqua-t-il sèchement. « Ce n’est qu’une trousse de maquillage. »
« Ce n’est pas la trousse ! » Sa voix se brisa malgré elle. « J’étouffe. Je ne me sens plus comme une personne. Juste comme une figurante dans ta famille. »
« Qu’est-ce que tu veux, alors ? » demanda-t-il froidement.
« Je vais louer une chambre », répondit-elle avec une fermeté nouvelle. « Jusqu’à ce que l’appartement de ta mère soit réparé. Ensuite, on parlera. Vraiment. »
« Tu es sérieuse ? » Il semblait abasourdi. « Tu partirais pour ça ? »
« Ce n’est pas pour ça », murmura Camille. « J’essaie de me sauver. Et peut-être de nous sauver aussi. »
Elle raccrocha et sentit un soulagement inattendu l’envahir. Pour la première fois depuis des semaines, elle venait de prendre une décision sans se plier à la volonté de quelqu’un d’autre.
Elle se leva. Une amie avait une chambre libre depuis son divorce. Ce n’était pas une solution parfaite, mais c’était un début.
Quant à Thomas, peut-être que la distance lui ouvrirait enfin les yeux. Un mariage ne pouvait pas se réduire à une mère et son fils. C’était une alliance. Une confiance. Du respect.
Quoi qu’il arrive, Camille ne rentrerait pas. Pas aujourd’hui.