Mon mari a installé sa mère dans mon minuscule appartement sans me demander mon avis, et ce dimanche-là, j’ai compris que je n’étais plus chez moi

« Très bien », finit-elle par dire. « Je vais tenir. Mais parle à ta mère. Dis-lui que je n’ai pas besoin d’être éduquée. »

Il promit de le faire. Pourtant rien ne changea. Les repas se prenaient à l’heure de Geneviève, les lessives se faisaient selon ses jours, et même la télévision suivait son ordre : d’abord le journal, puis ses émissions.

La goutte de trop arriva un dimanche matin. Camille se réveilla et trouva Geneviève en train de fouiller dans sa trousse de maquillage.

« Geneviève, qu’est-ce que tu fais ? » demanda-t-elle en la récupérant aussitôt.

« Ah, tu es réveillée », répondit Geneviève, comme si de rien n’était. « Je cherchais une crème pour les mains. J’ai une irritation. »

« Tu pouvais me demander », dit Camille, luttant pour garder son calme. « Ce sont mes affaires. »

« Ne fais pas ta dramatique », répliqua Geneviève avec un petit reniflement. « On est de la famille. De mon temps, on n’avait pas tous ces secrets. »

« De ton temps », lâcha Camille, dont la patience venait de céder, « peut-être. Moi, j’ai des limites. Et elles doivent être respectées. »

« Quelle égoïste », souffla Geneviève. « Thomas, tu entends comment ta femme me parle ? »

Thomas, assis sur le canapé, toussa avec embarras. « Maman, elle a raison. Tu dois demander avant de toucher à ses affaires. »

« Ses affaires ? » s’indigna Geneviève. « Mais je suis de la famille ! »

« Ce n’est pas une histoire de crème », dit Camille, lasse jusqu’aux os. « C’est une histoire de respect. »

« Le respect ? » Geneviève eut un rire sec. « Encore une invention moderne. Pas étonnant que les familles se défassent aujourd’hui. »

Quelque chose se rompit alors en Camille. Trois semaines de colère avalée, de phrases retenues, de sourires forcés remontèrent d’un seul coup.

« Tu sais quoi ? » Sa voix était d’un calme presque inquiétant. « Je vais marcher un peu. »

Elle s’habilla vite, sans tenir compte du regard perdu de Thomas ni des lèvres pincées de Geneviève. Dehors, la bruine de novembre tombait sur les trottoirs gris. Camille marcha sans vraiment choisir de direction. Elle avait seulement besoin de s’éloigner.

Dans un parc désert, elle s’assit sur un banc humide. Son téléphone vibra. Thomas. Elle ne répondit pas. Qu’il s’inquiète. Qu’il découvre, pour une fois, ce que cela faisait de ne pas être entendu.

Au bout d’une heure, elle décrocha.

« Camille, tu es où ? » demanda Thomas d’une voix paniquée. « Ça fait une heure ! »

« Au parc », répondit-elle. « Je réfléchis. »

« À quoi ? »

« À nous », souffla-t-elle. « Je ne peux plus continuer comme ça, Thomas. Soit ta mère part, soit je ne sais pas ce qui va se passer. »

« Arrête de dramatiser », répliqua-t-il sèchement. « Ce n’est qu’une trousse de maquillage. »

« Ce n’est pas la trousse ! » Sa voix se brisa malgré elle. « J’étouffe. Je ne me sens plus comme une personne. Juste comme une figurante dans ta famille. »

« Qu’est-ce que tu veux, alors ? » demanda-t-il froidement.

« Je vais louer une chambre », répondit-elle avec une fermeté nouvelle. « Jusqu’à ce que l’appartement de ta mère soit réparé. Ensuite, on parlera. Vraiment. »

« Tu es sérieuse ? » Il semblait abasourdi. « Tu partirais pour ça ? »

« Ce n’est pas pour ça », murmura Camille. « J’essaie de me sauver. Et peut-être de nous sauver aussi. »

Elle raccrocha et sentit un soulagement inattendu l’envahir. Pour la première fois depuis des semaines, elle venait de prendre une décision sans se plier à la volonté de quelqu’un d’autre.

Elle se leva. Une amie avait une chambre libre depuis son divorce. Ce n’était pas une solution parfaite, mais c’était un début.

Quant à Thomas, peut-être que la distance lui ouvrirait enfin les yeux. Un mariage ne pouvait pas se réduire à une mère et son fils. C’était une alliance. Une confiance. Du respect.

Quoi qu’il arrive, Camille ne rentrerait pas. Pas aujourd’hui.