Mon mari m’avait juré qu’il partait pêcher avec ses amis, mais le soir même, je l’ai découvert en plein direct au mariage de ma meilleure amie

— Hors de question ! s’exclama Camille en levant les mains. Je ne peux pas débarquer à ce mariage, Sophie ! Antoine prépare cette sortie pêche avec Marc depuis un mois. Ils ont même acheté de nouvelles cannes, une tente… Je ne peux pas lui gâcher ça au dernier moment.

— Mais c’est le mariage d’Amélie ! Sophie reposa sa tasse si fort que la soucoupe tinta. Ta meilleure amie depuis le lycée ! Elle ne te le pardonnera jamais. Franchement, qu’est-ce qu’on en a à faire de cette pêche ?

— Pour Antoine, c’est sacré, soupira Camille. Il sort si rarement sans moi. Tout l’été, il n’a parlé que de ça, il a trié son matériel, vérifié ses moulinets… Je ne peux pas lui retirer ce petit bonheur.

Camille passa nerveusement une main dans ses cheveux. Depuis une semaine, ce choix lui rongeait l’esprit. D’un côté, le mariage d’Amélie, son amie d’enfance. De l’autre, cette fameuse escapade entre hommes qu’Antoine attendait avec une joie presque enfantine. Et, évidemment, tout tombait le même week-end.

— Je pourrais venir seule, non ? proposa-t-elle sans grande conviction. Je lui expliquerai. Je pense qu’elle comprendra.

— Bien sûr qu’elle comprendra, ironisa Sophie. Et après, tu l’entendras te le reprocher pendant des années. Tu as oublié comment elle t’a fait la tête quand tu as raté son anniversaire ?

— Mais là, j’avais oublié ! Cette fois, j’ai une vraie raison.

— Oui, la pêche, répondit son amie avec un sourire piquant. Fais comme tu veux. Mais après, ne viens pas pleurer.

Cette conversation laissa à Camille un goût amer. Sur le chemin du retour, elle ne cessa d’y repenser. Peut-être devait-elle en parler franchement à Antoine ? Lui dire à quel point ce mariage comptait pour elle ? Mais il semblait tellement heureux à l’idée de partir…

Antoine l’attendait dans l’entrée. Il l’aida à enlever son manteau. Une odeur de blanquette et de quelque chose de chaud flottait dans l’appartement.

— Le dîner est prêt, dit-il avec un sourire. J’ai fait ta salade piémontaise préférée. Ça va, ta journée ?

— Ça va, répondit Camille en l’embrassant sur la joue. J’ai vu Sophie. Elle te passe le bonjour.

Pendant le dîner, la conversation glissa forcément vers le week-end.

— Tu es sûre que ça ne te dérange pas que je parte ? demanda Antoine en la regardant attentivement. Si c’est vraiment important, je peux rester.

— Mais non, bien sûr que non, fit Camille en agitant la main. Vas-y, puisque tu t’es organisé avec Marc.

— Tu es certaine ? insista-t-il. Là-bas, apparemment, le réseau passe très mal. Mais j’essaierai de t’écrire dès que j’aurai une barre.

— Tout va bien, Antoine, le rassura-t-elle. Amuse-toi, attrape du poisson. Moi, j’irai chez Amélie, ce serait gênant de ne pas y aller. Je lui dirai que tu es parti pêcher.

Antoine hocha la tête. Pourtant, pendant une fraction de seconde, Camille crut lire du soulagement dans ses yeux. Elle mit ça sur le compte de l’excitation du départ.

Le vendredi matin, l’appartement se transforma en champ de bataille. Antoine courait d’une pièce à l’autre, rassemblait son matériel, appelait Marc toutes les dix minutes pour vérifier un détail.

— N’oublie pas ta canne, grand pêcheur, le taquina Camille en le voyant chercher sa lampe torche. Et que ça morde bien.

— Merci, ma belle, répondit-il en la prenant dans ses bras. Ne t’ennuie pas trop. Et félicite Amélie pour moi.

— Bien sûr, murmura Camille en enfouissant son visage contre son cou. Même si sans toi, ce sera moins drôle.

— Je suis sûr que tu passeras une très bonne soirée, dit-il en lui déposant un baiser sur le front. Bon, il faut que j’y aille. Marc m’attend déjà en bas avec la voiture.

— Tu me feras une soupe de poisson avec ta prise ? demanda-t-elle en l’accompagnant jusqu’à la porte.

— Évidemment ! lança Antoine avec un clin d’œil. On fera un vrai festin !

Quand la porte se referma, un étrange sentiment de solitude tomba sur Camille. Trois jours sans Antoine. Ils se séparaient rarement, ils allaient même souvent faire les courses ensemble. Mais ce n’était rien, le week-end passerait vite. Et puis, le lendemain, avec le mariage, elle n’aurait pas le temps de se laisser envahir par la tristesse.

Le soir, elle appela Amélie pour lui expliquer la situation. Heureusement, la future mariée prit la nouvelle avec calme.

— L’important, c’est que toi, tu viennes. Antoine, on le voit déjà si peu, ce n’est pas grave.

— Alors à demain, sourit Camille. Tu seras la plus belle des mariées !

Le lendemain matin, un message d’Antoine arriva : « On est bien arrivés, on monte la tente. Presque pas de réseau. Je t’embrasse, passe une belle journée ! »

Elle répondit : « Que ça morde ! Je t’aime. »

Le mariage avait lieu dans un restaurant du centre de Paris. Camille arriva avec un léger retard ; les embouteillages, comme toujours, avaient mis ses nerfs à rude épreuve. Lorsqu’elle entra, la cérémonie venait déjà de se terminer et les invités commençaient à rejoindre leurs tables.

— Camille ! s’écria Amélie, éblouissante dans sa robe blanche, en se précipitant vers elle. Enfin ! J’ai cru que toi aussi, tu n’allais pas venir !

— Comment aurais-je pu manquer ça ? répondit Camille en serrant son amie contre elle. Tu es magnifique. Une vraie reine. Nicolas a une chance folle.

— Merci, ma chérie, rayonna Amélie. Dommage qu’Antoine n’ait pas pu venir. Mais bon, les hommes et leur pêche… c’est sacré.

— Il te félicite, dit Camille. Il a promis de se rattraper un jour.

Amélie la conduisit jusqu’à une table où étaient déjà installés leurs amis communs : Sophie avec son mari, Julie avec son compagnon, Benoît avec sa nouvelle petite amie. Retrouver ces visages familiers adoucit l’absence d’Antoine. Les toasts, les plaisanteries, les danses, tout avait une chaleur simple et sincère.

— Et ton homme, il est où ? demanda Benoît en se penchant vers Camille. Il a vraiment préféré la pêche à une fête pareille ?

— Oui, il est parti avec Marc, soupira-t-elle. Ils préparaient ça depuis longtemps, je n’ai pas voulu tout annuler.

— La pêche en septembre ? s’étonna Benoît. Il ne fait pas déjà un peu frais ?

— Antoine dit que c’est justement à l’automne que ça mord le mieux, répondit Camille en haussant les épaules. Moi, je n’y connais rien.

— Si le pêcheur le dit…, murmura Benoît avec un petit rire. Mais son regard, lui, devint étrangement songeur.

La soirée prit peu à peu de l’élan. Après le repas, la piste de danse se remplit. Camille, un peu détendue par le champagne, remarqua soudain qu’un groupe d’invités s’était rassemblé autour d’une jeune femme qui tenait son téléphone à bout de bras.

— Oh, c’est Manon qui fait un live sur Instagram ! cria Sophie. Viens, Camille, tu vas dire bonjour aux gens.

Camille s’approcha au moment où Manon commentait la scène avec enthousiasme.

— Et voici Camille, l’amie de la mariée ! Dis-nous un petit mot !

— Bonsoir à tous, dit Camille avec un sourire gêné, en agitant la main devant la caméra. Le mariage est superbe, dommage que tout le monde n’ait pas pu…

— On va montrer l’ambiance ! lança Manon en retournant son téléphone. Oh… mais c’est qui, là-bas, près du bar ? Antoine ?

Camille tourna automatiquement la tête dans la direction indiquée. Près du comptoir, un homme se tenait de profil. Il ressemblait d’une manière troublante à Antoine. La même posture. La même chemise qu’elle connaissait par cœur.

— Impossible, répondit-elle avec un petit rire crispé. Mon mari est à la pêche.

— Mais si, c’est lui ! insista Manon en zoomant.

Sur l’écran, en gros plan, apparut le visage d’Antoine. Son Antoine. Celui qui, à cet instant précis, aurait dû être au bord d’un étang, une canne à la main, quelque part au milieu des arbres. Il riait, penché vers une jeune femme inconnue, et leur complicité paraissait beaucoup trop naturelle.

Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. Un bourdonnement lui envahit les oreilles, tandis qu’un poids glacé s’installait dans sa poitrine. Ce n’était pas possible. Ce devait être une erreur.

— Antoine ! cria-t-elle, d’une voix qui lui sembla sortir de la bouche de quelqu’un d’autre.

Il se retourna. Leurs regards se croisèrent. La panique traversa son visage comme une ombre brutale. Il dit quelque chose rapidement à la jeune femme, puis se dirigea presque en courant vers la sortie.

Camille le suivit comme dans un brouillard, sans voir les regards surpris qui se tournaient vers elle.

— Camille, attends, dit Antoine en la rattrapant dans le couloir. Je vais tout t’expliquer.

— Explique, répondit-elle en croisant les bras pour cacher le tremblement de ses mains. Pourquoi tu n’es pas à la pêche ? Et qui est cette femme ?

— Ce n’est pas ce que tu crois, souffla-t-il en passant une main dans ses cheveux. Je préparais une surprise pour notre anniversaire de mariage.

— Une surprise ? répéta Camille, les yeux pleins de méfiance.

— Oui. J’avais tout organisé avec Amélie et Nicolas. On répétait un numéro musical, moi et cette fille. Elle est chanteuse, d’ailleurs. Je voulais te chanter quelque chose pour notre anniversaire. Et ce soir, c’était une répétition générale devant du public.

— Et pour ça, il fallait me mentir avec une histoire de pêche ?

— Si je t’avais dit que je venais au mariage sans toi, tu aurais tout de suite compris qu’il y avait quelque chose de bizarre ! répondit-il avec un sourire coupable. Je voulais vraiment te surprendre…

— Mon Dieu, murmura Camille en se couvrant le visage. Tu es idiot.

— Je sais, dit Antoine en l’enlaçant avec prudence. Pardon.

À cet instant, Amélie sortit à son tour dans le couloir.

— Vous êtes où, tous les deux ? Antoine, on devait répéter !

Camille se tourna vers elle.

— Toi aussi, tu étais au courant ?

— Oui, répondit son amie avec un sourire embarrassé. Je trouvais ça tellement romantique… Tu ne m’en veux pas ?

Camille regarda Antoine. Dans ses yeux, il n’y avait ni arrogance ni mensonge, seulement un remords sincère et maladroit.

— Très bien, soupira-t-elle. Mais dans ce cas, je veux entendre cette chanson MAINTENANT.

— Mais je ne suis pas prêt ! s’écria Antoine.

— Peu importe, répondit Camille en croisant les bras. Chante, monsieur le pêcheur.

Une demi-heure plus tard, Antoine, rouge jusqu’aux oreilles, se tenait devant le micro. Les premières notes de leur chanson de mariage résonnèrent dans la salle. Il chantait faux, oubliait des mots, se rattrapait comme il pouvait, mais il ne quittait pas Camille des yeux. Et malgré elle, elle sentit son cœur se réchauffer.

Quand la chanson prit fin, elle s’approcha de lui et le serra fort contre elle.

— Idiot. Mais je t’aime.

— Même après ça ? demanda-t-il en la gardant contre lui.

— Surtout après ça, répondit-elle avec un sourire.

Plus tard, dans le taxi, Antoine continuait encore à s’excuser.

— Au moins, maintenant, on aura une histoire à raconter à nos petits-enfants, rit Camille. « Comment grand-père a prétendu partir à la pêche et comment grand-mère l’a attrapé sur Instagram. »

— On dirait le résumé d’une série sur TF1, murmura-t-il en l’embrassant sur le sommet de la tête. Je te jure, plus jamais de surprises.

— Ah non, pas question, répliqua-t-elle avec un clin d’œil. La prochaine fois, trouve simplement une meilleure excuse. La pêche en septembre, c’était louche.

— Je note, dit Antoine. D’ailleurs… On pourrait peut-être aller vraiment pêcher un de ces jours ? Marc insiste.

— À une seule condition, répondit Camille avec un sourire malicieux. Tu me chantes quelque chose au coin du feu. Sans bande-son.

Antoine grimaça, puis finit par accepter.

— D’accord. Mais les poissons vont fuir dès la première note.

Ils éclatèrent de rire, et Camille comprit alors que cette histoire absurde, au lieu de les briser, venait peut-être de les rapprocher encore davantage.