« On n’a plus besoin de Mamie dans cette famille ! » ont lancé les petits-enfants d’une même voix pendant le repas, mais ce qu’ils ont compris ce jour-là a bouleversé tous les adultes

— Je ne sais pas, Bernard, murmura-t-elle. — Maman est indépendante. Elle déteste qu’on mette le nez dans ses affaires d’argent.

— Qui parle de mettre le nez ? s’emporta-t-il en agitant la main. — On lui explique seulement la situation. Elle comprendra bien qu’on ne réclame pas ça pour aller jouer au casino, mais pour quelque chose d’utile.

Le soir, devant la télévision, Bernard jeta une nouvelle idée qui fit tomber le silence dans le salon.

— Et si on faisait venir Mamie Madeleine chez nous ?

— Chez nous ?! Monique manqua de s’étouffer avec son thé. — Mais on est déjà serrés !

— On aménage le débarras, proposa Bernard. — Ou bien le canapé du salon. Elle ne serait plus seule, et nous, on serait rassurés. À son âge, il faut quand même y penser.

— Et son appartement ? demanda prudemment Olivier.

— On le loue ! s’enthousiasma Bernard. — Un deux-pièces, même en périphérie, ça peut rapporter six cents ou six cent cinquante euros par mois. Voilà de quoi payer la voiture et les frais de la maison de campagne.

Monique fronça les sourcils.

— Tu parles de ma mère ou d’une vache à lait ? Elle a vécu cinquante ans dans cet appartement. Toute sa vie est là-bas.

— Oh, ça va, dit Bernard en haussant les épaules. — À son âge, ce n’est pas le passé qui compte, c’est qu’on s’occupe d’elle.

Lucas leva alors la tête de son téléphone.

— Mamie Madeleine est au courant de vos plans ?

— Pas encore, reconnut Bernard. — On compte lui proposer.

— Et si elle ne veut pas ? demanda Emma.

— On la convaincra, répondit Bernard avec assurance. — On lui expliquera que c’est mieux comme ça.

— Mieux pour qui ? lança soudain Hugo, lui qui parlait d’ordinaire si peu. — Pour Mamie ou pour vous ?

— Hugo ! le reprit Isabelle.

— Je pose juste une question, dit le garçon en haussant les épaules. — Vous lui avez seulement demandé si elle souffrait d’être seule ? Nous, on va la voir quoi… une fois tous les six mois ?

— Tout le monde est pris, soupira Monique.

— Justement, reprit Bernard aussitôt. — Si elle vit avec nous, on la verra tous les jours.

Les petits-enfants échangèrent un regard. Monique comprit aussitôt qu’aucun d’eux ne débordait d’enthousiasme. Mamie Madeleine était sévère. Elle faisait partie de ces grands-mères capables de déclarer que les téléphones rendaient les enfants bêtes et que les réseaux sociaux étaient une perte de temps inventée pour voler la vie des gens.

— Il faudrait peut-être commencer par lui demander, proposa Isabelle. — Et si elle n’a aucune envie de déménager ?

— Bien sûr qu’on lui demandera, répondit Monique en hochant la tête. — Nous irons la voir demain.

— Je viens avec toi, dit Bernard aussitôt. — À deux, on la convaincra plus vite.

Le lendemain, ils prirent la direction de l’appartement de Madeleine. Elle les accueillit avec une joie sincère : elle avait dressé la table, sorti un pot de confiture de mirabelles, préparé la tarte aux pommes que son gendre aimait tant.

— Alors, maman, comment tu vas ? demanda Monique dans la cuisine.

— Très bien, répondit Madeleine avec vivacité. — Le matin, ma gymnastique. Ensuite, je passe au marché. Le soir, avec les voisines, on regarde nos séries. Je vis, ma fille !

— C’est justement de votre vie que nous voulions parler, commença Bernard une fois assis à table. — De votre quotidien, Madeleine.

— Qu’est-ce qu’il a, mon quotidien ? demanda la vieille dame, soudain méfiante.

— Rien, rien, s’empressa Monique. — C’est seulement que… peut-être que tu pourrais venir vivre chez nous ? On te trouverait une place, on s’occuperait de toi…

— Chez vous ? répéta Madeleine, surprise. — Et pourquoi donc ?

— L’âge, intervint Bernard. — On ne sait jamais ce qui peut arriver. Chez nous, il y a la famille, les petits-enfants, quelqu’un pour veiller sur vous.

Madeleine plissa les yeux, puis tourna lentement son regard vers sa fille.

— Et mon appartement, vous en feriez quoi ?

— On pourrait le louer, répondit Bernard avec un détachement un peu trop rapide. — Un revenu en plus. Surtout en ce moment, avec cette voiture dont on a besoin pour aller à la campagne.

— Ah, je vois, dit Madeleine en hochant doucement la tête. — Donc, ce sont mes sous qu’il vous faut.

— Pas seulement ! Monique lança à son mari un regard furieux. Puis elle se redressa. — Ce qui compte, c’est que tu sois près de nous, maman. La voiture… la voiture peut attendre.

Madeleine resta longtemps à les observer. Puis un petit rire sec, presque tendre, lui échappa.

— Merci, ma fille. J’ai bien cru un instant que ce n’était pas ma fille qui était venue, mais un agent immobilier accompagné de mon gendre.

Bernard devint rouge jusqu’aux oreilles, mais ne trouva rien à répondre.

Une semaine plus tard, le dimanche suivant, toute la famille se réunit encore autour de la table. Cette fois, Madeleine était là elle aussi. Pas comme une invitée qu’on aurait installée dans un coin, mais comme une maîtresse de maison qui avait elle-même préparé des petits chaussons au chou.

— Mamie Madeleine, je peux te brancher ma tablette sur la télé ? demanda Hugo avec une timidité inhabituelle. — Comme ça, tu verras les photos de tes petits-enfants en grand.

La vieille dame sourit.

— D’accord, mon garçon. Mais d’abord, on boit le thé. Quant à la voiture… vous l’achèterez quand vous pourrez. Le bus et la campagne ne vont pas s’enfuir.