Il ne m’a pas remarquée.
Et là, j’ai tout compris.
Il n’était pas malheureux. Il avait une vie. Une vraie.
Et moi, je n’étais que le mardi et le jeudi.
Deux soirs sur sept.
Le reste lui appartenait à elle.
En rentrant, je me suis assise dans la cuisine. Comme si le sol disparaissait lentement sous mes pieds.
Trois ans.
Je n’avais été qu’un point fixe dans son emploi du temps.
Ce qui lui manquait, ce n’était pas une femme. C’était une échappatoire.
Et moi, j’attendais.
J’attendais quelque chose qui n’avait jamais été censé arriver.
Le mardi suivant, il est venu comme d’habitude. Des fleurs, du vin, un sourire.
— Je t’ai manqué ?
Je le regardais, mais je voyais déjà un autre homme.
— J’ai vu ta femme.
Il s’est figé.
— Et alors ?
— Tu la tiens par l’épaule. Moi, tu ne m’as jamais tenue comme ça.
— Ce n’est qu’une habitude…
— Elle riait. Et toi, tu disais qu’elle était « vide ».
— Claire…
— Tu n’es pas malheureux. Tu es avide. Tu veux deux vies.
Il s’est tu.
Et ce silence était une réponse.
— Sors.
Il est sorti.
J’ai pleuré. Pas à cause de lui. À cause de moi.
À cause de ces trois années.

Il a appelé. Il a écrit. Je n’ai pas répondu une seule fois.
Je ne l’ai bloqué qu’au bout d’un mois.
Je l’ai raconté à Sophie deux mois plus tard.
— Le pire, ce n’est pas qu’il ait menti — ai-je dit. — Le pire, c’est que pendant trois ans, j’ai détesté une femme que je ne connaissais pas. Je l’ai inventée pour ne pas avoir à me sentir coupable.
— Elle est comme moi — ai-je ajouté. — Elle attend. Elle croit.

Sophie est restée silencieuse.
— Tu n’es pas coupable — a-t-elle dit doucement.
— Si. Pas d’avoir ressenti quelque chose. Mais d’avoir refusé de penser.
D’avoir préféré croire à ma propre exception plutôt que de regarder la vérité en face.
