Puis elle murmura d’une voix à peine audible :
— Alors, le moment est venu…
Cette nuit-là, le banquet battait son plein dans les grandes salles du palais. Les nobles levaient leurs coupes d’or, riaient et se divertissaient au son de la musique, ignorant la tempête qui approchait.
Éléonore enfila discrètement les vêtements d’une servante. Elle couvrit ses cheveux, traversa les couloirs des cuisines sans être aperçue et gagna les cachots par d’anciens passages souterrains.
En la voyant devant lui, Gabriel crut que ses yeux le trompaient.
— Tu es vraiment… venue ? murmura-t-il, la voix tremblante.
Sans réfléchir, Éléonore se jeta dans ses bras.
— Ils veulent me donner à un vieil homme, souffla-t-elle. Mais je ne les laisserai jamais faire.
Gabriel leva doucement une main vers sa joue.
— Tu n’es la propriété de personne, Éléonore… Tu n’appartiens qu’à toi-même. S’il faut fuir, je partirai avec toi. Je ne te laisserai jamais seule.
Avec l’aide de la servante fidèle, ils empruntèrent les tunnels oubliés et atteignirent l’arrière du jardin.
La lune argentait leur chemin.
Pour la première fois de leur existence, ils marchaient côte à côte sans devoir cacher leur amour.
Mais leur liberté fut de courte durée.
Les gardes les aperçurent.
En quelques instants, les cloches d’alarme retentirent dans toute la forteresse.
Le roi bondit de son siège, hors de lui.
— Ramenez-moi ma fille ! Quant à l’esclave, tuez-le sur-le-champ ! ordonna-t-il.
Ils coururent sans s’arrêter.
Ils traversèrent les champs.
Ils s’enfoncèrent dans les chemins forestiers.
Ils franchirent des vallées profondes et des sentiers de pierre.
Et, malgré la peur qui les poursuivait, il leur arrivait de rire.
Car, pour la première fois, ils étaient réellement libres.
Une nuit, alors qu’ils se reposaient sous les étoiles, Éléonore parla à voix basse.
— Si notre destin est de mourir… mourons ensemble.
Gabriel secoua la tête avec fermeté.
— Non… Nous ne mourrons pas. Nous vivrons. Quel qu’en soit le prix, nous vivrons.
À l’aube, le bruit des sabots retentit derrière eux.
Mais ils avaient déjà réussi à brouiller leur piste.
Ils dormirent sous les arbres.
Ils survécurent en mangeant des baies sauvages et des racines trouvées dans la forêt.
Ils burent l’eau des rivières.
Lorsque les pierres déchirèrent les pieds d’Éléonore jusqu’au sang, Gabriel la prit dans ses bras sans hésiter et la porta pendant des lieues.
La princesse élevée parmi les rideaux de velours, la vaisselle d’or et les fastes de la cour se lavait désormais dans des rivières glacées et dormait à même la terre. Pourtant, elle avait le sentiment de vivre pour la première fois.
Un jour, elle regarda Gabriel et sourit.
— Je suis libre maintenant… Et, pour la première fois de ma vie, je me sens belle.
Au quatrième jour de leur fuite, ils atteignirent un petit village.
Un vieux paysan remarqua l’emblème royal qu’Éléonore portait encore autour du cou.
Pour quelques pièces d’or, il révéla leur présence aux soldats qui approchaient.
Le lendemain, au lever du soleil, ils furent entièrement encerclés.
Le commandant de la troupe cria d’une voix forte :
— Au nom du roi, rendez-vous !
Sans réfléchir, Gabriel se plaça devant Éléonore.
Il n’avait aucune arme.
Mais ses yeux ne contenaient pas la moindre peur.
— Si vous voulez la prendre, vous devrez d’abord passer sur moi.
Les soldats éclatèrent de rire.
Alors qu’ils s’apprêtaient à attaquer, Éléonore lança d’une voix puissante :
— Arrêtez !
Tous s’immobilisèrent malgré eux.
— Je suis la fille du roi ! Et je vous ordonne de m’écouter !
La détermination de sa voix était si absolue que même les soldats les plus endurcis demeurèrent immobiles pendant plusieurs secondes.
Éléonore poursuivit :
— Je ne suis pas ici parce qu’on me retient de force. J’ai choisi cette route de ma propre volonté. Je suis une femme libre. Personne d’autre que moi n’a le droit de décider avec qui je vivrai.
Le commandant resta silencieux un long moment.
Enfin, il prit une profonde inspiration.
— Ne faites pas de mal à l’esclave, ordonna-t-il.
Gabriel fut emmené enchaîné.
Éléonore, elle, fut reconduite au palais.
Une semaine plus tard, une grande cérémonie fut annoncée dans tout le royaume.
Aveuglé par sa colère, le roi Armand avait perdu toute mesure.
Il voulait réaffirmer son pouvoir devant le peuple.
Son plan était simple.
Il annoncerait d’abord les fiançailles de sa fille avec le vieux duc, puis ferait exécuter Gabriel sous les yeux de tous.
Mais Éléonore avait elle aussi préparé sa réponse.
Lorsque les portes de la grande salle s’ouvrirent, elle n’entra pas comme une prisonnière terrifiée, mais comme une femme forte venue défendre sa vérité.
Elle portait une robe simple.
Ses cheveux tombaient naturellement sur ses épaules.
Il ne restait sur son visage aucune trace de peur.
À ses côtés se tenait Gabriel. Malgré les chaînes, il gardait la tête haute.
Le roi se leva pour parler, mais Éléonore prit la parole avant lui.
— Père… avant que tu ne prononces un seul mot, c’est moi qui vais m’adresser à ceux qui se trouvent dans cette salle.
