— Tu es un oiseau, Antoine. Alors vole.
Je me dirigeai vers l’entrée et ouvris grand la porte.
— Sinon, tu peux aller chez ta mère. Mireille dispose, dans son quartier, d’un véritable temple de l’art de trente-quatre mètres carrés.
— Je ne te pardonnerai jamais ! cracha ma belle-mère en arrachant son manteau du portemanteau. Tu finiras seule ! Seule avec ton chat ! Qui voudra de toi à trente-quatre ans, avec un caractère pareil ?
Je haussai les épaules.
— La solitude est infiniment plus agréable que la compagnie de parasites.
Puis je me tournai vers Jeanne.
— Et enlevez le peignoir.
Elle s’immobilisa.
— Pardon ?
— Mon peignoir. En coton turc. Je l’ai acheté pour moi, pas pour vos répétitions familiales.
Jeanne renifla.
Elle retira le peignoir.
Sous le tissu apparurent un simple jean et un tee-shirt.
Elle abandonna le vêtement sur une chaise et quitta presque en courant l’appartement.
Mireille la suivit.
Elle gardait la tête haute, comme si elle ne sortait pas d’un logement étranger après une scène grotesque, mais d’un bal impérial.
Ses sandales orthopédiques ruinaient toutefois un peu l’illusion.
Antoine resta sur le seuil.
Il me fixa longuement avec une expression de martyr.
— Tu es vraiment cruelle, Élodie. Je croyais sincèrement que tu avais un cœur.
— J’en ai un.
Je désignai la petite commode de l’entrée.
— Et, figure-toi, j’ai aussi un cerveau. D’après ce qui vient de se passer, les deux réunis sont apparemment une combinaison assez rare. Laisse les clés.
Antoine retira lentement son trousseau.
Il le posa sur le bois.
Les clés tintèrent.
Pour une raison étrange, ce son me parut définitif.
Comme si quelqu’un venait enfin de mettre un point à une histoire que je m’obstinais depuis trop longtemps à prolonger.
Je refermai la porte.
Je tournai la clé une fois.
Puis une seconde.
Et, pour la première fois depuis trois ans, ce bruit me sembla plus beau que n’importe quelle musique.
Je retournai aussitôt dans la cuisine.
Je m’agenouillai près du radiateur.
— Minou…
Le chat était recroquevillé, les oreilles aplaties.
Je le pris avec précaution et le serrai contre ma poitrine.
Il tremblait encore.
— C’est fini, mon petit. Tout est terminé.
Je cachai mon visage dans sa fourrure chaude.
— Personne ne te fera plus jamais de mal. Demain, je t’achèterai le meilleur poisson. Et nous changerons les serrures.
Minou se mit à ronronner doucement.
Je mis la bouilloire en marche.
Quelques minutes plus tard, j’étais assise dans la cuisine avec une grande tasse de thé brûlant entre les mains.
Les assiettes des intrus se trouvaient encore sur la table.
Mon peignoir gisait sur une chaise.
L’air sentait le hareng, les pommes de terre et le parfum de Jeanne.
Pourtant, cette fois, rien de tout cela ne m’agaçait.
Je me sentais étrangement légère.
Comme si, pendant trois ans, j’avais porté sur le dos un sac rempli de pierres et que je venais seulement de comprendre qu’il suffisait de le poser.
Bien sûr, le lendemain ferait mal.
Je le savais.
Je regretterais les années perdues.
Je repenserais avec colère à toutes les fois où j’avais fermé les yeux sur ce qui était évident.
À toutes les excuses que j’avais inventées pour Antoine.
À toutes les fois où je m’étais répétée qu’une famille exigeait de la patience.
Je penserais à l’argent, au temps et à l’énergie dépensés pour un homme qui considérait mes efforts comme quelque chose qui lui était naturellement dû.
Mais tout cela appartenait au lendemain.
Ce soir-là, autre chose venait de se produire.
Ce soir-là, je rentrais enfin chez moi.
Pas simplement après le travail.
Je revenais à moi-même.
Mon téléphone vibra.
Un message de Jeanne s’afficha sur l’écran :
« De toute façon, tu ne l’as jamais aimé !!! »
Je regardai les mots pendant quelques secondes.
Puis je souris.
J’appuyai sur « Bloquer ».
Ensuite, j’ouvris l’application de ma banque.
Antoine avait encore accès à l’une de mes cartes.
Celle avec laquelle, depuis six mois, il payait volontiers l’essence, les courses, ses petites dépenses et toutes ses interminables « dépenses imprévues ».
Je transférai le solde restant vers un compte d’épargne séparé.
Je réfléchis un instant au nom à lui donner.
Puis j’écrivis :
« Pour la mer ».
Je regardai la somme.
Elle était tout à fait correcte.
Suffisante pour une personne.
Enfin, pour une personne et un chat qui le méritait largement.
— Minou, appelai-je.
Le chat s’était déjà remis de sa frayeur. Assis sur le rebord de la fenêtre, il se léchait soigneusement la patte.
Il leva la tête.
— Je crois qu’une nouvelle vie commence pour nous.
Minou cligna lentement des yeux.
Je bus une gorgée de thé et souris.
— Et tu sais quoi ?
Par la fenêtre, les lumières des immeubles voisins brillaient dans la nuit. Plus bas, une porte d’entrée claqua. Antoine était peut-être encore en train d’expliquer à sa mère pourquoi leur grande pièce de théâtre familiale s’était achevée bien plus tôt que prévu.
Cela ne me concernait plus.
Je regardai ma cuisine silencieuse.
Mon chat.
La porte verrouillée.
Le compte bancaire portant la mention « Pour la mer ».
— Cette nouvelle vie me plaît déjà.