C’est alors que je vis ma fille.
Juliette était assise seule sur l’un des fauteuils modernes du couloir. Elle serrait contre elle son ours en peluche préféré.
Lorsqu’elle m’aperçut, son visage s’illumina immédiatement.
— Papa !
Je m’agenouillai devant elle en mobilisant toutes mes forces pour conserver une attitude calme.
— Coucou, ma puce. Où est maman ? Et où est le monsieur qui est venu te chercher ?
Sans la moindre hésitation, elle désigna une porte fermée au bout du couloir.
— Ils sont là-bas. Ils m’ont dit d’attendre ici et d’être bien sage.
Je déposai un baiser sur son front.
— Reste là, d’accord ? Je reviens tout de suite. Ne va nulle part.
Elle acquiesça avec sérieux.
— D’accord, papa.
Je me relevai et avançai lentement vers la porte.
Mes jambes semblaient faites de plomb. Chaque pas demandait plus d’effort que le précédent.
Une partie de moi espérait encore qu’il n’y aurait rien derrière cette porte. Je rêvais d’une conversation professionnelle parfaitement innocente, d’une explication qui me permettrait de prendre Juliette par la main et de rentrer chez nous.
Mais il était trop tard pour reculer.
La vérité se trouvait à quelques mètres de moi.
Je pris une profonde inspiration, posai la main sur la poignée et ouvris sans frapper.
Une fois dans la pièce, je refermai doucement la porte derrière moi. Je ne voulais pas que Juliette voie ou entende ce qui allait se passer.
La scène qui m’attendait anéantit mon dernier espoir.
Camille et Adrien s’embrassaient.
Pendant plusieurs secondes, le temps sembla s’arrêter.
Aucun de nous ne bougea.
Ils me regardaient avec le même mélange de panique et de stupeur. Ils avaient l’expression de personnes surprises en train de commettre une faute qu’aucune explication ne pouvait effacer.
Je m’avançai lentement vers Adrien.
Lorsque je parlai, ma propre voix me parut étrangère. Elle était basse, glaciale, presque trop calme.
— Qu’est-ce que tu fais avec ma femme ?
Il ne répondit pas.
— Et qui t’a autorisé à demander à ma fille de t’appeler papa ?
Adrien détourna immédiatement les yeux.
Il fixa le sol comme s’il venait d’y découvrir quelque chose d’extraordinaire.
Camille devint livide.
Elle se tourna vers lui.
— Adrien… Qu’est-ce que tu lui as dit ? Qu’est-ce que tu as fait ?
Un rire amer m’échappa.
— Ne fais pas semblant de ne rien savoir.
Elle voulut répondre, mais je poursuivis avant qu’elle en ait le temps.
— Tu l’as laissé aller chercher Juliette à l’école pendant des semaines. Tu lui as permis de passer du temps avec elle, de la conduire dans toute la ville et de l’emmener au zoo. Tu l’as laissé entrer dans notre maison quand je n’étais pas là. Et maintenant, je vous trouve ici, en train de vous embrasser.
— Mathieu, je t’en prie…
Des larmes apparurent sur ses joues.
— Je ne savais pas qu’il lui demandait de l’appeler papa. Je te le jure. Je n’en savais rien. Ce n’est pas…
Je levai la main.
— Pas un mot de plus.
Elle s’interrompit.
— Ne m’insulte pas avec cette phrase. C’est exactement ce que je vois. Tu me trompes avec ton assistant et vous utilisez notre fille pour rendre votre liaison plus pratique.
Camille se mit à parler de plus en plus vite.
Elle expliqua qu’elle avait perdu le contrôle de la situation. Que rien n’avait été prémédité. Qu’elle subissait une pression énorme au travail. Qu’elle se sentait seule. Que mes horaires m’empêchaient d’être suffisamment présent à la maison.
Selon elle, tout s’était installé progressivement, presque sans qu’elle s’en rende compte.
Une justification en remplaçait une autre.
Adrien, lui, demeurait silencieux sur le côté.
On aurait dit un spectateur assistant à une scène qui ne le concernait pas.
Je le regardai droit dans les yeux.
— Tu sais ce qui est le plus répugnant dans toute cette histoire ?
Cette fois, il releva la tête.
— Vous avez entraîné ma fille là-dedans.
Il retint son souffle.
— Tu as profité de la confiance d’une enfant de cinq ans. Tu l’as placée au milieu de votre mensonge et tu as essayé de lui faire croire que tu pouvais devenir son père. Quel genre d’homme fait une chose pareille ?
Il ne répondit toujours pas.
Pas un seul mot.
Camille fit un pas vers moi et posa prudemment une main sur mon avant-bras.
— Mathieu, s’il te plaît… On peut arranger ça. On peut consulter quelqu’un, suivre une thérapie, parler de tout ce qui ne va plus. Ne jette pas ce que nous avons construit ensemble.
Je retirai doucement son bras.
Je ne ressentais plus le besoin de crier.
La colère avait laissé place à une certitude froide.
— Non.
Je la regardai dans les yeux.
— Il n’y a plus rien à réparer.
Le silence envahit la pièce.
— C’est terminé entre nous.
Elle secoua lentement la tête, incapable d’accepter mes paroles.
— Tu ne le penses pas vraiment…
— Je n’ai jamais été aussi certain de quoi que ce soit.
À cet instant, je compris que notre vie commune venait de prendre fin.
Je n’avais plus envie d’écouter d’autres excuses.
— Mais les conséquences de ce que vous avez fait ne font que commencer, ajoutai-je.
