— Hier, maman a essayé ton manteau en fourrure. Je le lui ai donné, tu pourras t’en acheter un autre — dit calmement Marc. À ce moment-là, je pris silencieusement les ciseaux.
Élodie resta figée devant l’armoire grande ouverte. Ses doigts s’agrippèrent à la housse vide avec une force telle que ses jointures blanchirent.
À l’intérieur, il n’y avait rien. Absolument rien. Et pourtant, la veille au soir, son nouveau manteau en fourrure y pendait encore — celui dont elle rêvait depuis presque six mois, économisant chaque salaire, renonçant même à de petits plaisirs comme un café acheté sur le chemin du travail.
— Marc ! — appela-t-elle, tentant de garder une voix posée. — Tu as vu mon manteau ?
Du salon, une réponse indifférente lui parvint :
— Quel manteau ? Ah, celui-là ? Ta mère est venue hier pendant que tu étais en ville. Elle l’a essayé. Elle a beaucoup aimé.
Élodie sortit lentement de la chambre. Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression que sa respiration était bloquée. Elle aperçut Marc sur le canapé, le téléphone à la main, totalement calme, comme s’il venait de dire quelque chose d’insignifiant.
— Et après ? — demanda-t-elle en s’approchant.
— Je le lui ai donné. Ta mère a dit que son manteau était trop vieux et qu’elle avait froid. Et toi, tu es jeune, tu travailles, tu pourras en acheter un autre.
Une sensation de rupture éclata en Élodie. Pas une douleur progressive, mais instantanée, comme une corde tendue que l’on tranche d’un seul coup. Six mois. Pendant six mois, elle avait mis de côté quelques milliers à chaque salaire. Pas de cafés avec les amies, pas de nouveaux cosmétiques, des chaussures usées portées jusqu’à la corde. Tout pour ce manteau. Pour ce sentiment de beauté, de confiance, de mérite.
Et lui, il l’avait juste offert à sa mère. Sans demander.
— Tu as donné mon manteau — répéta-t-elle lentement, vérifiant qu’elle avait bien entendu. — Le mien. Celui que j’ai acheté avec mon argent.
Marc leva enfin les yeux du téléphone et la regarda avec une légère irritation :
— Pourquoi t’énerves‑tu autant ? C’est ta mère. Elle en avait plus besoin. Elle a une petite retraite, elle ne se serait jamais offert quelque chose comme ça. Et toi, tu travailles, tu gagneras encore. Ne sois pas avare.
Ne sois pas avare. Ces mots la frappèrent plus fort qu’une gifle.
Alors elle était égoïste pour vouloir porter un objet acheté honnêtement ? Mécontente de ne pas le céder juste parce que sa belle‑mère en avait envie ?
Élodie se détourna et retourna dans la chambre. Marc soupira, pensant que tout s’arrêterait là. Sa femme était fâchée, mais cela passerait. Comme toujours. Elle pardonnait, reculait, cédaient à sa mère à maintes reprises.
Mais cette fois, c’était différent.
Après un instant, Élodie revint, tenant son nouveau costume de Marc — celui acheté récemment pour la soirée de l’entreprise, vantant la qualité italienne et la coupe parfaite. À côté pendait sa chemise préférée en coton égyptien.
— Que fais‑tu ? — demanda Marc, prudent, voyant les ciseaux dans ses mains.
— J’aide ta mère — répondit Élodie calmement, appliquant les lames sur la manche de la veste.
— Arrête ! Tu deviens folle ! — bondit-il du canapé.
Mais elle commença déjà à couper. Le tissu craqua dans la pièce, comme le tonnerre par temps clair. Une manche. Puis l’autre. Le dos. Le pantalon. Méthodiquement, sans précipitation, transformant un costume coûteux en morceaux inutilisables.
— Arrête tout de suite ! — cria Marc, tentant de lui arracher les ciseaux, mais Élodie recula et continua. — Tu n’es pas normale ! Ça valait de l’argent !
— Cher ? — demanda-t-elle en posant le costume détruit et en prenant la chemise. — Et mon manteau, était‑il bon marché ? Seul ce qui t’appartient a de la valeur ?
La chemise subit le même sort, coupée avec la même sérénité, presque comme si elle observait les événements de l’extérieur, chaque coup de ciseaux libérant des années de silence, d’injustices étouffées, de phrases répétées : « c’est ta mère, ne fais pas de vagues ».
Lorsqu’elle eut terminé, un tas de tissu jonchait le sol. Marc, pâle, les mains tremblantes, la regardait.
— Tu… pourquoi ? — balbutia-t-il.
— Pourquoi as‑tu donné mon manteau ? — répliqua Élodie. — Tu as trente minutes. Ramène‑le. Sinon, je ferai pareil avec tes affaires, puis je déposerai une demande de divorce et partagerai le patrimoine de façon que toi et maman puissiez seulement vivre dans un petit appartement au bout de la ville.
— Tu n’oseras pas !
— Vérifie.
Sa voix n’était ni hystérique ni criarde. Simplement glaciale. Marc comprit soudain : elle ne plaisantait pas. Cette épouse silencieuse, toujours conciliante, était maintenant capable de lui faire peur.
Il attrapa sa veste et sortit de l’appartement, oubliant de fermer la fermeture éclair.
Vingt minutes plus tard, il était chez sa mère. Il monta quatre étages en courant, sonnant frénétiquement.
Krystine ouvrit, mécontente :
— Que se passe‑t-il ? Pourquoi frappes‑tu comme ça ?