Parce que c’est à cet instant-là que je suis vraiment devenue sa mère.
Pas quand je l’ai mis au monde.
Pas quand on l’a posé près de moi pour la première fois.
Mais quand je suis revenue et que je l’ai choisi.
Nicolas a quitté l’hôpital le jour même.
Le soir, il n’est pas revenu.
Le lendemain matin non plus.
À sa place, c’est ma mère qui est arrivée.
Elle s’est mise à pleurer avant même d’avoir franchi le seuil de la chambre.
Je pensais qu’elle allait poser des questions. Je pensais qu’elle aussi aurait peur.
Mais elle s’est approchée directement du bébé, a touché avec tendresse sa petite main et a murmuré :
— Oh, mon trésor… tu ressembles tellement à ta maman.
Ces mots ont réparé en moi quelque chose qui s’était brisé.
Pour la première fois, quelqu’un regardait mon fils et voyait d’abord un enfant.
Je l’ai appelé Mathieu.
Lorsque j’ai enfin quitté l’hôpital, le siège-auto n’était plus vide.
Mathieu dormait dedans, emmitouflé dans une couverture bleue qu’une infirmière avait trouvée pour lui.
La même infirmière nous a accompagnés jusqu’à la sortie.
Avant mon départ, elle a posé doucement sa main sur mon épaule et m’a dit :
— Vous n’avez pas besoin d’être sans peur. Vous devez seulement l’aimer.
J’ai pleuré pendant tout le trajet jusqu’à la maison.
Pas parce que je regrettais d’avoir emmené mon fils.
Mais parce que je n’arrivais pas à cesser de penser à quel point j’avais été proche de l’abandonner.
Il m’arrive encore de repenser à ce parking.
La pluie.
Le siège-auto vide.
La voix de Nicolas.
L’infirmière qui courait derrière moi.
Et je me demande parfois ce que ma vie serait devenue si j’avais fait trois pas de plus.
Seulement trois.
Mais je ne les ai pas faits.
Je suis revenue en arrière.
Après cela, la vie n’est pas devenue facile.
Il y a eu des nuits sans sommeil.
Il y a eu des médecins.
Il y a eu des factures.
Il y a eu des moments où je me retrouvais assise par terre dans la salle de bain, en pleurs, vaincue par l’épuisement et la peur.
Mais il y a eu aussi le premier sourire de Mathieu.
Sa paume chaude posée contre ma joue.
Sa façon de rire quand je chantais affreusement faux.
Sa manière de me regarder chaque matin, comme si j’étais l’endroit le plus sûr du monde entier.
Et avec le temps, j’ai compris :
Le monde m’avait appris à craindre mon fils avant même que j’aie eu la chance de le connaître.
Mais l’amour m’a permis de le rencontrer vraiment.
Quelques mois plus tard, Nicolas m’a appelée.
Il m’a demandé si je pensais parfois à « la vie que nous aurions pu avoir ».
J’ai regardé Mathieu dormir près de moi et j’ai répondu :
— Oui. Tous les jours.
Puis j’ai ajouté :
— Et tous les jours, je remercie Dieu de ne pas avoir choisi cette vie-là.
Parce que mon fils n’a pas détruit mon avenir.
Il est devenu la raison pour laquelle j’en ai encore un.
Et l’enfant que j’ai failli laisser à l’hôpital…
est devenu celui qui m’a appris ce que signifie aimer vraiment.
