« Surprise, ma chérie, on s’installe chez ma mère », m’a annoncé mon mari en quittant la maternité, sans comprendre qu’il venait de me voler notre foyer et presque notre famille

« Faites comme chez vous ! » s’agita Françoise. « Je vous ai libéré deux étagères. Julien ira chercher le reste demain. »

« Quel reste ? » demanda Camille d’une voix blanche.

« Dans votre appartement ! On va le louer. Chaque euro sera utile ! » répondit Françoise avec un entrain qui rendait la chose encore plus insupportable.

Camille tourna lentement la tête vers Julien. Il baissa les yeux, gêné, et son regard sembla supplier : pas maintenant.

Alors elle se tut. Elle n’avait plus la force. Il ne restait en elle qu’une trahison creuse, sonore, comme une pièce vide. Elle défit la couverture du bébé, l’installa contre elle et lui donna le sein en ignorant les petits gloussements attendris de Françoise.

« Tu as assez de lait, ma petite ? Il a l’air pâlichon. Le lait en poudre, c’est souvent mieux, tu sais. Le petit-fils de ma voisine a été nourri comme ça, un vrai costaud ! Et au moins, ça t’épargne. »

« J’ai assez de lait », répondit Camille sèchement.

« Bien sûr, bien sûr », renifla Françoise. « Mais tu l’emmaillotes mal. C’est trop serré. Laisse-moi faire… »

Elle avança les mains, mais Camille se détourna d’un geste vif.

« Je m’en occupe. »

Cette nuit-là, quand la télévision de Françoise se mit à ronronner derrière la cloison, Camille craqua enfin.

« Comment as-tu pu ? » souffla-t-elle entre ses dents. « Notre vie, nos projets… tu as tout donné sans même me prévenir. »

« Ce n’est qu’une location ! Temporaire ! » chuchota Julien en retour. « Deux ans, au maximum, le temps que tu reprennes le travail. Maman a raison, on a besoin d’aide. »

« Moi, j’ai besoin d’un mari, Julien. Pas d’un petit garçon qui obéit encore à sa mère. Et notre fils s’appelle Gabriel ! »

« Baisse la voix ! Où est le problème ? Sur les papiers, il s’appelle Gabriel. Le reste, franchement, qu’est-ce que ça change ? »

Elle eut envie de hurler. Il ne comprenait pas. Ou pire : il ne voulait pas comprendre.

Les jours suivants se confondirent dans une fatigue grise. Françoise n’était pas méchante, non. Elle était serviable. Terriblement, constamment, étouffamment serviable. Elle se levait à l’aube pour préparer à Julien un « vrai » petit déjeuner, parce que les tartines rapides de Camille étaient, selon elle, « bonnes pour les étudiants ». Elle entrait dans la chambre à sept heures du matin : « Tu ne vas pas traîner au lit, il faut nourrir le bébé ! » Peu importait qu’il dormît enfin. Elle relavait les langes que Camille venait de nettoyer, au prétexte que « les lessives modernes, c’est bourré de produits chimiques ».

Chaque tentative d’autonomie se heurtait au même mur invisible : Françoise savait mieux.

« Pourquoi tu lui mets un bonnet ? Il fait une chaleur impossible ! »

« Ferme cette fenêtre ! Tu vas enrhumer Henri ! »

« Ne le prends pas trop dans les bras, tu vas en faire un capricieux ! »

Chaque conseil était une aiguille. Camille sentait peu à peu qu’on l’effaçait, qu’on lui arrachait sa maternité par petites touches polies. Le soir, Julien rentrait et trouvait une scène presque idéale : sa mère berçant le bébé, le dîner sur la table, l’appartement impeccable. Les plaintes de Camille glissaient sur lui.

« Ne sois pas ingrate. Elle nous aime, c’est tout. »

Un soir, alors que Camille donnait le bain à Gabriel dans une eau tiède parfumée à la camomille, Françoise entra sans frapper.

« Pas cette infusion de grand-mère ! Le permanganate de potassium, c’est bien mieux. Ça évite les infections. C’est une méthode qui a fait ses preuves ! »

« Son cordon est cicatrisé. Le médecin n’a jamais parlé de… »

« Les médecins ! » coupa Françoise avec mépris.

Avant que Camille ait le temps de réagir, elle versa des cristaux violets dans la baignoire. L’eau prit aussitôt une couleur violente, presque irréelle.

« Arrêtez ! Vous allez lui brûler la peau ! » cria Camille.

« N’importe quoi. Je sais ce que je fais. »

Ce fut la limite.

Sans ajouter un mot, Camille sortit Gabriel de l’eau, l’enveloppa dans une serviette et quitta la salle de bains. Ses mains tremblaient si fort qu’elle dut s’appuyer un instant contre le mur. Le soir même, quand Julien rentra, elle l’attendait avec un sac déjà bouclé.

« On part. »

« Quoi ? Mais il fait nuit noire dehors ! »

« Peu importe. Chez ma mère. Dans une location. N’importe où, mais pas ici. »

Françoise surgit dans l’entrée, attirée par les voix.

« C’est quoi, cette crise ? Après tout ce que j’ai fait pour vous… »

« Merci, Françoise », la coupa Camille d’un ton glacé. « Mais nous allons très bien nous débrouiller seuls. »

« Julien, regarde-la ! » hurla Françoise. « Elle est en train de te monter contre moi ! »

Julien pâlit. On voyait sur son visage la déchirure, la vieille habitude d’obéir, la peur de blesser sa mère et celle de perdre sa femme.

« Cam, sois raisonnable… On n’a pas les moyens… »

« Alors récupère notre appartement. Je ne resterai pas ici. Je ne laisserai pas une autre femme élever mon fils pendant que mon mari fait semblant que tout est normal. Choisis, Julien. C’est Gabriel et moi, ou ta mère. »