« Je voulais seulement que tu sois heureuse », murmura-t-elle. « Peut-être que ton Julien a raison. Peut-être que tu seras mieux sans moi. »
Claire la serra contre elle, très fort, respirant cette odeur familière de lavande et de talc, cette odeur qui avait toujours signifié maison, refuge, enfance.
« Je t’aime », souffla-t-elle. « Je serai toujours là. »
Sa mère se recula, son masque déjà remis en place.
« Allez, va », dit-elle. « Ne le fais pas attendre. »
Dehors, Claire resta un moment dans le froid, les poumons brûlants. La culpabilité l’écrasait. Dans sa tête, elle savait que Julien n’avait pas entièrement tort. Mais son cœur se déchirait à l’idée que sa mère puisse se croire rejetée.
Quand elle rentra, Julien avait préparé le déjeuner : son gratin de pâtes préféré. Ils s’assirent face à face, presque comme autrefois.
« Comment va-t-elle ? »
« Stoïque », répondit Claire. « Elle fait comme si tout allait bien. »
Julien hocha la tête. Il connaissait sa belle-mère : de fer jusqu’au bout.
« Claire, je sais que tu m’en veux », dit-il. « Mais il n’y avait plus d’autre issue. On était en train de se détruire. Ta mère était malheureuse avec moi. J’étais malheureux avec elle. Et toi, tu étais coupée en deux. »
Elle resta silencieuse. Il n’avait pas tort.
« Voilà ce que je te propose », continua-t-il. « On lui trouve un vrai appartement, agréable, avec ascenseur. On engage quelqu’un pour les repas et le ménage. On installe un bouton d’appel si elle a besoin d’aide. Tu iras la voir quand tu voudras. Mais elle vivra séparément. »
« Et si son état empire ? »
« Alors on réévaluera. Peut-être une résidence médicalisée, avec du personnel compétent. Mais seulement en dernier recours. »
Claire le regarda. Il avait l’air épuisé, mais il ne reculait pas. Pendant trois ans, il avait supporté le mépris pour elle, parce qu’il l’aimait.
« D’accord », dit-elle doucement. « Mais plus jamais de décision prise dans mon dos. »
Julien sourit, et c’était le premier vrai sourire qu’elle lui voyait depuis longtemps.
« Promis. »
Ils mangèrent sans beaucoup parler, mais le silence n’avait plus le même poids. Quelque chose, fragile encore, venait de se remettre à sa place.
Plus tard, Claire appela sa mère pour lui expliquer le plan. À sa grande surprise, celle-ci accepta presque aussitôt, à une condition.
« C’est moi qui choisirai l’appartement. Et la personne qui viendra m’aider. Pas d’inconnus imposés. »
« Bien sûr, Maman. »
Ce soir-là, Claire et Julien se blottirent sur le canapé devant un vieux film qu’ils avaient aimé autrefois. Le bras de Julien entourait ses épaules, sa tête reposait contre sa poitrine. C’était simple, familier, presque oublié.
« J’ai cru que j’allais te perdre », avoua-t-il. « Que tu la choisirais, elle, plutôt que moi. »
Claire releva la tête.
« Et moi, j’avais peur de rentrer un jour et de découvrir que tu étais parti. »
« Jamais », murmura-t-il en la serrant plus fort.
Plus tard, tandis qu’elle glissait vers le sommeil, Claire repensa aux mots que Julien avait prononcés la veille : « Ta mère n’habite plus ici. » Sur le moment, ils avaient eu le goût d’une fin.
À présent, elle se demandait s’ils n’étaient pas plutôt un commencement. Une chance, pour chacun d’eux, d’aimer sans étouffer, de veiller sans posséder.
Pour la première fois depuis des années, elle ne rêva presque de rien. Seulement de la mer, du sable, et d’un soleil qui se levait au loin au lieu de disparaître derrière l’horizon.
