« Je t’aime », chuchota-t-elle. « Je serai toujours là. »
Sa mère se dégagea, et son masque reprit aussitôt sa place.
« Va », dit-elle. « Ne le fais pas attendre. »
Dehors, Élodie resta quelques minutes dans le froid, la poitrine brûlante. La culpabilité l’écrasait. Avec sa raison, elle savait que Julien n’avait pas tort. Mais son cœur se serrait à l’idée que sa mère puisse se sentir abandonnée, déposée ailleurs comme un meuble devenu encombrant.
À la maison, Julien avait préparé le déjeuner : son gratin de pâtes préféré. Ils s’assirent face à face, presque comme autrefois.
« Comment va-t-elle ? »
« Stoïque », répondit Élodie. « Elle fait comme si tout allait bien. »
Julien hocha la tête. Il connaissait sa belle-mère : une volonté de fer jusqu’au bout.
« Élo, je sais que tu m’en veux », dit-il. « Mais il n’y avait plus d’autre issue. On était en train de se détruire. Ta mère est malheureuse avec moi. Je suis malheureux avec elle. Et toi, tu es coupée en deux. »
Elle ne répondit pas. Parce qu’il disait vrai.
« Voilà ce que je te propose », continua-t-il. « On lui trouve un vrai appartement, agréable, avec un ascenseur. On engage une aide pour les repas et le ménage. On installe un bouton d’urgence si elle a besoin de secours. Tu iras la voir autant que tu voudras. Mais elle vivra séparément. »
« Et si son état empire ? »
« Alors on réévaluera. Peut-être un établissement avec du personnel médical, si c’est nécessaire. Mais seulement en dernier recours. »
Élodie le regarda. Il avait les traits tirés, mais sa décision n’avait rien de cruel. Il avait supporté trois années de mépris pour elle, parce qu’il l’aimait.

« D’accord », dit-elle enfin. « Mais plus jamais de décision prise derrière mon dos. »
Julien sourit. Un vrai sourire, le premier depuis longtemps.
« Promis. »
Ils mangèrent sans beaucoup parler, mais le silence n’avait plus la même lourdeur. Quelque chose, infime et fragile, venait de se remettre en place.
Plus tard, Élodie appela sa mère pour lui expliquer le projet. À sa grande surprise, celle-ci accepta presque aussitôt, à une condition.
« Je choisirai l’appartement. Et la personne qui m’aidera. Je ne veux pas d’inconnus imposés. »
« Bien sûr, Maman. »
Ce soir-là, Élodie et Julien se blottirent sur le canapé devant un vieux film qu’ils aimaient autrefois. Son bras autour d’elle, sa tête contre sa poitrine : un geste simple, familier, presque oublié.

« J’ai cru que j’allais te perdre », avoua-t-il. « Que tu la choisirais, elle, et que je finirais par disparaître. »
Élodie releva les yeux vers lui.
« Et moi, j’avais peur de rentrer un jour et de ne plus te trouver ici. »
« Jamais », murmura-t-il en la serrant contre lui.
Plus tard, tandis que le sommeil l’emportait, Élodie repensa aux mots de la veille : Ta mère ne vit plus ici. Sur le moment, ils avaient sonné comme une condamnation.
À présent, elle se demandait s’ils n’étaient pas, au fond, le début d’autre chose. Une chance pour chacun d’eux d’aimer sans étouffer, de prendre soin sans posséder, de rester proche sans se dévorer.
Pour la première fois depuis des années, elle ne rêva de rien de douloureux. Seulement de la mer, du sable, et d’un soleil qui se levait, non qui disparaissait, au-dessus de l’horizon.