— Justement, une femme adulte, lança Julien d’un ton sec. Alors comporte-toi comme telle. Assieds-toi, et parlons de ça calmement.
— Nous avons déjà assez parlé. Claire se dirigea vers la porte. J’ai besoin de réfléchir. Sans public.
Elle sortit dans la rue, le cœur battant. Jamais elle n’avait quitté un dîner de famille de cette façon, encore moins en refermant la porte derrière elle avec autant de force. Mais ce soir-là, quelque chose s’était fissuré, soit en elle, soit dans son mariage.
Son téléphone vibra. C’était sa meilleure amie, Sophie.
— Alors ? Comment ça se passe ? Vous avez fêté la promotion ?
— Oh, on l’a fêtée, répondit Claire avec amertume. Julien vient de déclarer devant ses parents que ma place était dans la cuisine.
— Non… souffla Sophie. Mais il avait toujours l’air tellement…
— Ouvert ? Claire soupira. Je le croyais aussi. En réalité, il attendait juste le bon moment pour me remettre à ma place. Et il a choisi le public parfait : ses parents, pour que je n’ose pas répondre.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Je suis partie. En plein dîner.
— Tu as bien fait, dit Sophie. Et maintenant ?
C’était la question que Claire se posait depuis qu’elle avait claqué la porte. Rentrer comme si rien ne s’était passé ? Affronter Julien ? Ou ne pas rentrer du tout, demander à Sophie si elle pouvait dormir sur son canapé quelques jours ?
— Je ne sais pas, admit-elle. Ce n’est pas seulement ce qu’il a dit. C’est comme s’il avait retiré un masque. J’ai vu quelqu’un que je ne reconnais pas. Et ça me fait peur. Et si j’avais épousé un homme qui ne me respecte pas vraiment ?
— Peut-être qu’il voulait impressionner ses parents, suggéra Sophie. Tu sais comment certains hommes redeviennent des hommes des cavernes devant leur père.
— Peut-être, répondit Claire sans conviction. Mais ce n’est pas une excuse. S’il est prêt à m’humilier pour obtenir leur approbation, quel genre de mari est-il ?
Son téléphone vibra encore. Un message de Julien venait d’apparaître : « Tu es où ? Maman s’inquiète. Rentre, qu’on puisse parler. »
Claire eut un rire sans joie. Même maintenant, il se cachait derrière l’inquiétude de sa mère au lieu d’admettre qu’il s’inquiétait, lui.
— Il vient d’écrire, dit-elle à Sophie. Il veut que je rentre pour parler.
— Et tu vas faire quoi ?
— Je vais rentrer, répondit Claire après un silence. Mais pas pour m’excuser. Pour remettre les choses au clair. Une bonne fois.
Elle raccrocha et reprit le chemin de l’appartement, le visage fermé, comme si chaque pas la préparait à ce qui l’attendait. Quand elle entra, le silence était étrange. Plus de voix dans le salon, plus de bruit de vaisselle.
— Je suis rentrée, dit-elle doucement.
Julien était seul, assis dans la pénombre, le regard tourné vers la fenêtre.
— Tes parents sont partis ? demanda-t-elle en accrochant son manteau.
— Oui. Je les ai raccompagnés, répondit-il en se tournant vers elle. Tu étais où ?
— Je marchais. Je réfléchissais. Claire s’assit en face de lui. Julien, il faut qu’on parle.
— Je suis désolé pour tout à l’heure, lâcha-t-il aussitôt. Je n’aurais pas dû dire ça devant eux.
Elle le fixa longuement.
— Donc le problème, ce n’est pas ce que tu penses. C’est seulement que tu l’as dit devant eux ?
Il se tortilla sur sa chaise.
— Tu déformes mes paroles. Je voulais dire que la famille doit passer avant tout. Pour une femme, je veux dire.
— Et pas pour un homme ?
— Pourquoi faut-il que tu transformes tout en conflit ? demanda-t-il en fronçant les sourcils. Il y a un ordre naturel des choses. L’homme assure la sécurité, la femme prend soin du foyer. Ça a toujours été comme ça.
— Tu crois vraiment à ça ? Claire se pencha vers lui. Sois honnête, Julien. Quand nous nous sommes connus, tu disais exactement le contraire. Tu aimais que je sois ambitieuse. Qu’est-ce qui a changé ?
Il détourna les yeux.
— Rien n’a changé. C’est juste que… Maman répète qu’on devrait fonder une famille. Et toi, tu es toujours concentrée sur ton travail.
— Alors c’est à cause de ta mère ? La colère de Claire remonta d’un coup. Elle veut des petits-enfants, donc tu décides de m’écraser ?
— Ce n’est pas à cause de Maman ! s’emporta Julien. Moi aussi, je veux des enfants. J’ai trente-deux ans. Tous mes amis ont une famille, et nous, on attend encore un moment parfait qui n’arrive jamais.
— Je n’ai jamais dit que je ne voulais pas d’enfants, répondit Claire avec patience. J’ai dit que je voulais d’abord m’installer dans ce nouveau poste. Comme ça, quand je prendrai un congé maternité, je ne repartirai pas de zéro. Ça s’appelle prévoir, pas faire un caprice.
— Et ça prendra combien de temps ? Un an ? Deux ? Cinq ? Julien se leva et se mit à faire les cent pas. Ensuite, ce sera encore un nouvel objectif, puis une autre promotion. Ça s’arrête où ?
Soudain, Claire comprit. Il n’avait pas seulement peur de la question des enfants. Il avait peur d’elle. Peur qu’elle avance plus vite que lui, qu’elle réussisse davantage, qu’elle devienne trop indépendante. Peur de ne plus être à la hauteur.
