Un lien particulier
Théo savait qu’il allait passer un très mauvais quart d’heure. Et pas à cause de Kylian Moreau, le petit dur du quartier, non. Cette fois, c’était sa propre mère qui l’attendait.
Il sifflotait sur le chemin du retour, l’air de rien, mais son ventre se nouait à chaque pas. Il le sentait : cette fois, il était cuit.
Madame Claire, la meilleure amie de sa mère, l’avait vu avec une cigarette. Il aurait pu raconter qu’un camarade la lui avait tendue, qu’il ne faisait que la tenir, mais non. Madame Claire l’avait surpris en train de tirer dessus comme une vieille locomotive. Qu’est-ce qu’il pouvait bien dire maintenant ? Qu’on la lui avait plantée de force entre les lèvres ?
Théo n’avait pas montré qu’il l’avait vue, et, pour être honnête, elle n’avait ni crié ni tenté de lui attraper l’oreille. Elle s’était contentée de le fixer longuement, avec ce regard qui disait tout, avant de reprendre sa route. Mais Théo n’était pas idiot : il savait très bien qu’elle avait déjà prévenu sa mère. À la maison, la cuillère en bois devait l’attendre. Il avait déjà fait deux fois le tour du pâté de maisons quand il aperçut sa grand-mère.
Ah. L’artillerie lourde. Là, sa mère avait vraiment frappé bas. Dans une minute, Mamie Louise allait commencer son grand numéro : elle qui avait instruit la moitié des enfants du canton en maîtresse respectée, voilà que son propre petit-fils tournait mal. Quelle honte. Son grand-père devait se retourner dans sa tombe, et tous les ancêtres avec lui.
Quand il était petit, cette phrase le terrifiait. Il imaginait vraiment la terre bouger pendant que les morts se retournaient dessous. Puis un jour, il avait compris. La fois suivante où Mamie Louise avait parlé des ancêtres sans repos, Théo avait répondu : « Tant mieux s’ils bougent un peu, Mamie. Ça leur évite les escarres, comme à la vieille Madame Perrin au bout de la rue. »
Mamie Louise avait porté la main à son cœur. Sa mère, elle, avait failli s’étouffer de rire. Elle avait même oublié de lui donner la fessée. Mamie Louise, en revanche, s’était rattrapée en envoyant un torchon sur sa propre fille.
Mais là, Mamie Louise avançait vers lui d’un pas pressé, les yeux inquiets, presque comme si c’était elle qu’on venait de surprendre avec une cigarette.
— Qu’est-ce que tu fais dehors ? Pourquoi tu n’es pas rentré ? demanda-t-elle.
— Je… je ne suis pas encore passé à la maison.
— Pas encore ? Mais où étais-tu pendant tout ce temps ?
— Au collège, puis à l’entraînement de foot, puis… j’ai marché.
— Vraiment ?
Voilà, pensa Théo. Ça y était. Dans deux secondes, elle allait lui demander de souffler pour vérifier son haleine.
— Mais regarde-moi ça ! reprit-elle. Tes mains sont rouges ! Où sont tes gants ?
— Je les ai laissés à la maison.
— À la maison ? Et ta mère n’a rien vu ? Montre-moi tes chevilles.
Elle lui remonta le bas du pantalon d’un geste vif et poussa un cri.
— Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
— Quoi ? demanda Théo, paniqué.
— Pourquoi tes chevilles sont-elles rouges ? Où est ton caleçon long ? Et ton écharpe ?
Théo sentit la honte lui brûler les joues. Le pire, c’est qu’il venait d’apercevoir Kylian Moreau au coin de la ruelle, sa casquette rouge vif dépassant du mur. Formidable. Merci, Mamie. Est-ce qu’elle perdait la tête ? Elle qui avait toujours eu l’esprit aussi tranchant qu’un couteau…
— Mamie, combien font cinq fois cinq ?
— Vingt-cinq, répondit-elle, déconcertée.
— Et le carré de l’hypoténuse ?
— Il est égal à la somme des carrés des deux autres côtés… Thomas, tu n’as donc pas fait tes devoirs ? Et elle ne vérifie même pas ? Ça, je ne l’accepterai pas. Regarde dans quel état il est !
Attends. Mamie était de son côté ? Théo venait peut-être d’échapper au sermon de sa mère. Ou alors il avait glissé dans un monde parallèle.
— Mamie, de quel côté j’ai ma cicatrice de l’appendicite ?
— Tu n’as jamais été opéré de l’appendice.
D’accord. C’était bien Mamie.
Elle l’entraîna jusqu’à l’immeuble en marmonnant. Sa mère était là, dans la cuisine qui sentait le rôti, mais quelque chose n’allait pas. Elle portait sa plus belle robe, ses boucles étaient fixées avec soin, elle avait de nouvelles boucles d’oreilles… et des talons. Depuis quand mettait-elle des talons chez elle ?
— Théo, mon chéri, dit-elle en le serrant dans ses bras. Va te laver les mains, le dîner est presque prêt. Maman, tu restes manger ?
— Pourquoi cet enfant traîne-t-il dans les rues ? Il ne veut plus rentrer chez lui, n’est-ce pas ? Bravo. Très réussi. Troquer son propre sang contre… Et où sont ses gants ? Son caleçon long ? Il fait un froid de canard ! Mais ça, bien sûr, tu t’en moques.
— Maman. Arrête. Tu manges avec nous ou non ?
— Non ! J’en ai assez vu. Thomas, prépare tes affaires. Tu viens chez moi.
— Quoi ? Non !
Rien qu’à imaginer dix ans de remontrances chez Mamie Louise, Théo en eut un frisson.
— Il reste ici, dit sa mère d’une voix ferme.
— Ici ? Tu as tout gâché…
— Maman, si tu ne t’arrêtes pas, je vais… je vais être obligée de…
— De quoi ? De jeter ta propre mère dehors ?
— Oui !
— Ingrate !
Sa mère ne la laissa pas finir. Elle saisit Mamie Louise par le bras, la poussa sur le palier et claqua la porte. De l’autre côté, sa grand-mère hurlait qu’elle allait appeler la police et exigeait qu’on lui rende Théo.
Sa mère le prit alors par les épaules et l’emmena dans le salon. Un inconnu y était assis, raide comme une statue.
— Théo, inutile de mentir plus longtemps. C’est ton père.
Mamie Louise sanglotait derrière la porte. Sa mère restait immobile. L’homme se leva. Grand, mince, les mêmes yeux que Théo. Il tendit une main tremblante.
— Bonjour, mon fils.
Théo recula d’un pas.
— Mais… tu avais dit qu’il était mort.
— Camille… murmura l’homme, son père, comme écrasé.
— Ce n’était pas moi, Julien. C’était elle. Elle disait que ce serait plus facile pour lui de te croire disparu que d’apprendre que tu avais…
Un coup violent à la porte les interrompit.
— Police ! Ouvrez !
— Camille, je devrais peut-être partir…
— Non. Plus personne ne se cache. Théo, on va tout t’expliquer, seulement… n’aie pas peur.
Sa mère ouvrit. Mamie Louise entra presque en force, suivie d’un agent de police et de l’insupportable Madame Garnier, la voisine du dessus.
— Que se passe-t-il ici ? demanda l’agent. On nous a signalé du tapage.
— Il ne se passe rien. Mon mari est revenu du Nord. Et voici son fils.
— C’est un repris de justice ! Un évadé ! Arrêtez-le ! Théo, viens ici !
— Mamie, ça suffit.
L’agent examina les papiers de son père.
— Aucun casier ?
— Aucun. Je travaille dans le Nord depuis que j’ai quitté l’école.
— Toutes mes excuses, monsieur.
— Arrêtez-le ! cria Mamie Louise. Il a détruit la vie de ma fille !
— Maman, ça suffit.
Sa mère referma la porte.
Un père. Onze ans sans père. Pourquoi maintenant ? Mamie Louise avait toujours dit que c’était un ivrogne, un voleur, mort dans une bagarre. Un secret honteux qu’il valait mieux ne jamais remuer.
Mais tout cela n’était que mensonge.
Sa mère vit venir le geste avant même qu’il ne parte. Théo attrapa son manteau et s’enfuit.
Il courut jusqu’à ne plus sentir ses poumons, les yeux brouillés de larmes. À qui pouvait-il encore faire confiance ?
— Eh, gamin ! lança une voix.
C’était Kylian Moreau. Théo fit semblant de ne pas l’entendre.
— Attends ! Qui te court après ?
Kylian lui attrapa le bras.
— Personne. Lâche-moi.
— Il fait un froid à crever. Tu vas tomber malade. Moi, l’an dernier, j’ai fini à l’hôpital. Meilleure bouffe de ma vie. Mais toi, t’as pas l’air solide. Viens, c’est pas loin chez moi.
Théo hésita.
— Ma mère est partie. Elle contrôle les trains. Il n’y a que moi.
L’appartement était modeste, presque usé, mais propre. Dans la chambre de Kylian, des affiches couvraient les murs : Téléphone, Indochine, Jean-Jacques Goldman. Une guitare reposait contre le lit.
— Tu veux un chocolat chaud ?
Théo hocha la tête. Son ventre se mit à gronder.
— T’as faim ? Je peux faire des tartines grillées avec des haricots à la tomate.
Kylian prépara le repas en fredonnant. Théo n’avait jamais rien mangé d’aussi bon.
Plus tard, devant leurs tasses fumantes, Kylian gratta quelques accords sur sa guitare.
— Tu joues vraiment bien, admit Théo.
— Merci. Ça, c’est du Téléphone. Là, c’est Goldman. Des monuments.
Théo ne connaissait qu’Indochine. Kylian l’accompagna pendant qu’il chantait, et ils éclatèrent de rire quand il se trompa dans les paroles.
— Tu devrais rentrer, dit Kylian. Ils vont finir par mettre tous les flics du quartier à ta recherche.
Le sourire de Théo s’effaça.
Kylian l’écouta tout raconter, sans l’interrompre.
— T’es bête ou quoi ? Un père, c’est énorme. Le mien est parti. Maman dit qu’il est astronaute.
— Sérieusement ?
— Non. Elle rigole, c’est tout. Elle m’a élevé toute seule. Pas de famille autour. Mais elle est géniale. Alors règle ça, d’accord ? Les adultes font aussi n’importe quoi.
Théo le serra dans ses bras.
Kylian avait raison.
Ils le retrouvèrent. Sa mère, sa grand-mère, son père. Tous parlèrent. Ils expliquèrent comment Mamie Louise n’avait jamais accepté Julien, comment elle lui avait écrit en prétendant que Camille s’était remariée, comment Julien l’avait cru.
— Pourquoi ? demanda Théo à sa grand-mère.
— Je voulais votre bonheur à tous les deux.
— Et le sien ?
Elle se mit à pleurer.
— Pardonne-moi.
Le jour de l’anniversaire de Théo, Kylian vint à la maison. Il lui apporta une affiche d’Indochine, et sa mère l’autorisa à l’accrocher.
Théo leur pardonna à tous.
« Les histoires d’adultes, c’est n’importe quoi », avait dit Kylian.
Mamie Louise prit Kylian sous son aile. Elle le nourrit, l’aida en maths, le gronda quand il le fallait.
Des années plus tard, ils se retrouvent encore au bord de la mer, grattant leurs guitares et mangeant des tartines aux haricots comme des rois.
Et son père ? Théo l’aime. Il a maintenant des demi-frères et demi-sœurs, et tout le monde s’entend bien. Mais entre Julien et Théo, il existe quelque chose d’indestructible. Un lien qu’aucun mensonge n’a jamais pu atteindre.