Tous les matins, dès l’ouverture de sa petite boucherie dans un quartier populaire de Lyon, Madeleine voyait arriver la même cliente. C’était une femme âgée, discrète, toujours enveloppée dans un vieux manteau sombre. Elle s’appelait Marguerite et formulait invariablement la même demande : soixante kilos de bœuf.
Madeleine la connaissait depuis des années. La vieille dame avait toujours vécu modestement et n’achetait d’ordinaire que quelques morceaux bon marché, juste assez pour préparer un repas. Pourtant, depuis quelque temps, elle comptait avec des doigts tremblants des billets froissés, puis repartait en tirant péniblement de lourds sacs. Cette scène la laissait profondément perplexe.
La première fois, Marguerite avait expliqué que son fils était venu lui rendre visite et qu’elle devait préparer un grand dîner familial. La bouchère avait accepté cette explication sans insister. Mais le soir même, elle apprit par une voisine que le fils de Marguerite était mort plusieurs années auparavant.
Alors, pour qui la vieille femme achetait-elle toute cette viande ?
Un comportement de plus en plus inquiétant
Le lendemain, Marguerite revint à la boutique et commanda encore soixante kilos. Elle fit la même chose le jour suivant, puis encore le lendemain. Elle évitait les conversations, refusait catégoriquement toute aide et, avant de s’éloigner, jetait toujours des regards anxieux derrière elle, comme si quelqu’un la suivait.
Madeleine finit par ne plus supporter le mystère. Un matin, elle sortit de la boucherie quelques minutes après sa cliente et la suivit discrètement, en gardant ses distances.
Marguerite chargea les sacs dans un vieux chariot métallique, puis prit la direction des anciens entrepôts industriels situés à la périphérie de la ville. Elle passa par une grille couverte de rouille et disparut dans l’un des hangars.
Près d’une heure plus tard, elle reparut. Son chariot était alors complètement vide.
Le soir même, Madeleine aperçut de nouveau la vieille femme, cette fois près des conteneurs de tri installés derrière un supermarché. Marguerite ramassait du carton, des bouteilles et des morceaux de métal. Elle mettait soigneusement de côté chaque pièce qu’elle trouvait.
Pourtant, dès le lendemain matin, elle se présenta à la boucherie et passa exactement la même commande démesurée.
Les rumeurs et l’intervention de la police
Les voisins finirent eux aussi par remarquer ses allées et venues étranges. Les conversations se multiplièrent dans le quartier. Plusieurs habitants, de plus en plus inquiets, appelèrent finalement la police, redoutant qu’un drame ne se déroule à l’intérieur de l’ancien hangar.
Lorsque les agents arrivèrent pour inspecter les lieux, Marguerite se tenait devant la grille. Elle leur barra le passage et refusa fermement de les laisser entrer.
Soudain, un bruit sourd retentit au fond du bâtiment. Il fut suivi d’un froissement rapide, comme si quelqu’un — ou quelque chose — se déplaçait dans l’obscurité.
Le visage de la vieille femme devint livide. Elle serra le cadenas de toutes ses forces.
Un policier s’approcha avec précaution et lui écarta doucement la main. Son collègue dirigea sa lampe torche vers l’interstice de la porte. Après plusieurs tentatives, le verrou céda enfin. Les battants rouillés s’ouvrirent dans un long grincement.
Les agents avancèrent de quelques pas dans le noir… puis s’immobilisèrent, bouleversés par ce qu’ils venaient de découvrir.
Ce que renfermait le hangar
Les faisceaux des lampes arrachèrent à l’obscurité des dizaines de petits éclats brillants. Des yeux les observaient dans tous les coins.
Mais il ne s’agissait pas d’êtres humains.
C’étaient des chiens. Une multitude de chiens.
Certains étaient si maigres que leurs côtes apparaissaient sous leur pelage. D’autres portaient des blessures visibles. Plusieurs animaux, très âgés, avaient à peine la force de rester debout. Entre eux se faufilaient quelques chats, tandis que, dans le fond du hangar, deux petits faons étaient blottis l’un contre l’autre, terrifiés.
Pourtant, aucune des bêtes ne montra la moindre agressivité. Dès que Marguerite franchit le seuil, les chiens commencèrent à remuer la queue et s’approchèrent d’elle un à un.
Elle posa une main tremblante sur la tête du premier animal. Dans la lumière pâle des lampes, son visage se décomposa.
L’un des policiers baissa lentement sa lampe et lui demanda d’une voix adoucie :
— Dites-moi… depuis combien de temps faites-vous cela ?
Marguerite essuya ses larmes du revers de la main. Sa voix ne fut presque qu’un murmure :
— Depuis près de trois ans.
