Chaque vendredi, mon oncle m’invitait seule à dîner — mon père était persuadé qu’il préparait quelque chose d’effroyable, mais lorsque la porte s’est ouverte pendant notre dernier repas, tout le monde est resté figé…

Tout avait commencé par un appel inattendu de mon oncle Gérard.

J’avais vingt-deux ans à l’époque et je vivais encore chez mes parents. Gérard était le frère aîné de ma mère. Il avait soixante-cinq ans, habitait seul et n’avait jamais entretenu de liens particulièrement étroits avec notre famille. Nous ne le voyions généralement qu’aux fêtes, aux anniversaires ou lors des enterrements.

C’est pourquoi son appel, un mercredi soir, m’avait profondément surprise.

— Élodie, j’aimerais t’inviter à dîner vendredi soir.

— Moi seule ?

À l’autre bout du fil, il resta silencieux quelques secondes.

— Oui. Seulement toi.

Sa voix avait une gravité inhabituelle. J’acceptai malgré tout.

Quand j’annonçai la nouvelle à mes parents, ma mère esquissa simplement un sourire.

— Il a peut-être envie d’apprendre à mieux te connaître.

Mon père, Marc, se raidit aussitôt. Son regard devint méfiant.

— Pourquoi toi ? Cela fait des années que nous n’avons presque plus aucun contact avec cet homme.

— Papa, c’est quand même mon oncle.

— Ce n’est pas une preuve de confiance.

Le vendredi suivant, Gérard m’emmena dans un restaurant élégant du centre de Lyon. Il semblait nerveux, consultait sa montre à tout instant et touchait à peine à son assiette. Au lieu de parler de choses ordinaires, il se mit à me poser des questions étranges.

— Ton père se fatigue-t-il plus vite ces derniers temps ?

— Est-ce qu’il est essoufflé quand il monte les escaliers ?

— Prend-il correctement les médicaments que les médecins lui ont prescrits ?

L’inquiétude commença à me nouer le ventre.

— Pourquoi me demandes-tu tout cela ?

Gérard détourna les yeux.

— Je veux seulement savoir comment vous allez tous.

Avant que nous nous séparions, il me demanda de ne rien raconter à mon père au sujet de notre conversation.

— Il pourrait mal interpréter mes intentions, murmura-t-il. Ce n’est pas encore le moment.

Je n’aimai pas du tout cette réponse.

En rentrant, je trouvai mon père dans le salon. Il m’attendait.

— Alors, qu’est-ce qu’il te voulait ?

— Rien de spécial. Nous avons simplement discuté.

Il me fixa longuement, comme s’il savait parfaitement que je lui cachais une partie de la vérité.

Une semaine plus tard, Gérard me rappela.

Même restaurant. Même table discrète. Et toujours ces questions inquiétantes sur l’état de santé de mon père.

Cette fois, il voulut également savoir si Marc avait été hospitalisé au cours des derniers mois.

Lorsque je rentrai chez moi, mon père ne cherchait même plus à dissimuler sa colère.

— C’est la deuxième fois qu’il t’invite seule. Qu’est-ce qui se passe exactement ?

— Je n’en sais rien.

— Élodie, je suis très sérieux. Tu ignores beaucoup de choses sur cet homme.

Ce soir-là, j’appris pour la première fois que mon père et Gérard s’étaient violemment disputés des années auparavant. Aucun des deux n’avait jamais voulu m’expliquer la véritable raison de leur rupture. Ma mère s’était contentée de dire qu’ils avaient été trop fiers pour faire le premier pas et demander pardon.

Mais, à la façon dont mon père réagissait, je sentais que l’histoire était bien plus grave.

Après notre troisième dîner, mon père commença à me suivre. Un soir, j’aperçus sa voiture garée à plusieurs rues du restaurant.

Quand j’en parlai à Gérard, son visage se décomposa.

— La prochaine fois, viens avec lui.

— Pourtant, jusqu’ici, tu insistais pour que je vienne seule.

— Vendredi prochain, tout sera terminé.

— Qu’est-ce qui sera terminé ?

Il plongea son regard dans le mien.

Ce qui s’est passé ensuite, vous pouvez le lire dans les commentaires.

— Ce que j’ai commencé il y a plusieurs mois.

Cette nuit-là, je ne parvins presque pas à dormir.

Le lendemain matin, mon père trouva dans mon sac une petite chemise cartonnée. Gérard l’y avait probablement oubliée par accident. Sur la couverture figurait le nom d’un hôpital. À l’intérieur se trouvait une liste d’examens médicaux détaillés.

Le visage de mon père changea immédiatement.

— Il te fait subir des examens médicaux ?

— Non ! Je n’ai jamais vu ce dossier avant aujourd’hui.

Marc saisit aussitôt son téléphone et appela Gérard.

— Si tu as préparé quoi que ce soit concernant ma fille, je te jure que je ne te le pardonnerai jamais.

Gérard ne répondit que par une seule phrase :

— Vendredi, venez tous les deux au restaurant. Après cela, tu pourras ne plus jamais m’adresser la parole.

Le vendredi soir, nous nous rendîmes donc au restaurant en famille. Mon père resta muet durant tout le trajet. Ma mère, assise près de moi, serrait fermement ma main.

Cette fois, le serveur ne nous conduisit pas vers la table habituelle. Il nous accompagna jusqu’à un salon privé, isolé du reste de l’établissement.

Dès que la porte s’ouvrit, mon père s’arrêta net.

Gérard n’était pas seul. Trois personnes l’attendaient : un homme en costume sombre, une femme portant une blouse blanche et le chirurgien en chef de l’hôpital où mon père avait été soigné quelques mois plus tôt.

Marc demeura immobile.

— Qu’est-ce que cela signifie ?