Il ne la reconnut pas immédiatement.
Elle portait un mince manteau gris.
Pas de sac luxueux.
Pas de coiffure savamment arrangée.
Pas même le rouge à lèvres éclatant qu’elle aimait autrefois.
Elle semblait avoir rétréci.
— Bonjour, Julien.
Il essuya ses mains avec un chiffon.
— Bonjour.
Claire regarda par-dessus son épaule.
La maison neuve.
Les deux granges.
Le tracteur.
Les mangeoires.
L’enseigne.
— Tout cela t’appartient ?
— Cela nous appartient.
— À qui ?
— Aux enfants et à moi.
Elle tressaillit.
Julien ouvrit le portail.
Non pas parce qu’il lui avait pardonné.
Simplement parce que laisser quelqu’un dehors ne correspondait pas à sa nature.
Dans la cuisine, il faisait chaud.
Claire s’assit à la table, les deux mains refermées autour de sa tasse.
Julien resta silencieux.
Finalement, elle parla.
— Marc n’a plus rien.
— Je comprends.
— Son entreprise a fait faillite il y a trois ans. Ensuite, il y a eu les dettes, le tribunal… Les véhicules ont été saisis. La maison a été vendue.
Julien la regardait avec calme.
— Et après ?
— Après, il a rencontré quelqu’un d’autre.
Elle eut un sourire sans joie.
— Une femme plus jeune.
— Cela arrive.
— Tu pourrais éviter de te moquer de moi ?
— Je ne me moque pas.
C’était vrai.
Le plus douloureux pour Claire était précisément qu’il ne se réjouissait pas de son malheur.
— Je n’ai nulle part où aller, murmura-t-elle.
Julien la fixa.
— C’est pour ça que tu as pensé à nous ?
Elle ferma les yeux.
— Oui.
Sa réponse était étonnamment honnête.
— Au début, c’était pour ça. Puis, pendant tout le trajet, je me suis dit que je n’avais même pas le droit de venir jusqu’ici.
— Tu avais raison.
Ses lèvres se mirent à trembler.
— Où sont les enfants ?
— Thomas est dans l’étable.
— Il…
Elle ne termina pas sa phrase.
— Il a dix-neuf ans.
Claire porta une main à sa bouche.
Comme si elle comprenait seulement à cet instant tout le temps qui s’était écoulé.
Julien sortit dans la cour.
— Thomas !
Un jeune homme grand et solide apparut dans la grange.
— Oui ?
Il s’approcha.
Puis aperçut la femme qui se tenait dans l’encadrement de la cuisine.
Il s’arrêta.
Pendant plusieurs secondes, personne ne parla.
— Bonjour, mon chéri, souffla Claire.
Thomas pâlit.
— Maman ?
Elle fit un pas vers lui.
Il recula.
D’un demi-pas seulement.
Mais cela suffit.
Claire s’immobilisa.
— Je ne te toucherai pas. Pardonne-moi.
Thomas la fixa longtemps.
— Où étais-tu ?
— Je…
— Non, je sais où tu étais. Je te demande pourquoi tu n’es jamais revenue.
Elle garda le silence.
— Hugo t’a attendue tous les soirs pendant six mois. Il demandait quand tu rentrerais.
— Thomas…
— Élodie croyait que tu étais partie à cause d’elle. Vous vous étiez disputées juste avant ton départ.
Claire plaqua une main sur ses lèvres.
— Elle pensait vraiment ça ?
— Pendant deux ans.
Julien intervint doucement :
— Ça suffit.
— Non, papa.
Thomas ne quittait pas sa mère des yeux.
— Elle doit savoir.
Claire baissa la tête.
— Je suis une lâche, dit-elle. Voilà pourquoi. Au début, j’avais honte. Ensuite, j’ai eu peur. Puis trop de temps a passé. Chaque jour rendait le retour plus difficile. Alors je me suis convaincue que vous étiez mieux sans moi.
Thomas eut un rire amer.
— Et maintenant ?
Elle leva vers lui des yeux remplis de larmes.
— Maintenant, je vois que vous allez vraiment mieux.
Il répondit d’une voix sourde :
— Aller mieux ne veut pas dire ne plus avoir mal.
Le soir, Élodie arriva à la ferme.
Elle entra rapidement, sans même retirer sa veste.
Puis elle vit sa mère.
Claire se leva.
— Élodie…
— Ne m’appelle pas comme ça.
Claire s’arrêta.
— D’accord.
Hugo se tenait près de la porte et observait la femme avec curiosité.
Il se souvenait à peine d’elle.
— C’est vraiment ma mère ? demanda-t-il à Julien.
La pièce devint si silencieuse qu’on entendit l’horloge battre.
— Oui, répondit son père.
Hugo réfléchit.
Puis il s’avança vers Claire.
— J’ai une photo de toi.
Elle étouffa un sanglot.
— Vraiment ?
— Papa ne l’a pas jetée.
Claire regarda son ancien mari.
Julien détourna les yeux.
Ce soir-là, pour la première fois en cinq ans, ils s’assirent tous à la même table.
Il n’y eut pas de réconciliation spectaculaire.
Personne ne se jeta dans les bras de personne.
Il y eut des silences embarrassés.
Des questions brèves.
Des larmes.
Et la vérité, bien plus douloureuse qu’une dispute.
Après le repas, Claire demanda :
— Où vais-je dormir ?
Julien répondit :
— Jeanne a une chambre libre. Je lui parlerai.
Elle hocha la tête.
— Merci.
— Demain, nous verrons ce que tu veux faire.
Le lendemain matin, Claire arriva la première à la ferme.
À six heures et quart.
Julien en fut surpris.
— Tu n’arrives pas à dormir ?
— Tu as dit qu’il y avait du travail.
— Il y en a.
Il lui tendit un vieux tablier.
— Tu sais préparer le fromage blanc ?
— Non.
— Alors tu vas apprendre.
Elle apprit.
Pas en un jour.
Ni en une semaine.
Pendant des mois.
Personne ne lui rendit sa vie d’autrefois.
C’est elle qui, lentement, en construisit une nouvelle.
Élodie lui parla avec froideur pendant presque six mois.
