Claire s’accroupit devant lui.
— Jamais contre vous. Vous n’avez rien fait de mal.
Le petit garçon hocha la tête.
Sophie lui prit la main.
— Viens.
La porte se referma.
Claire s’y adossa. Ses mains tremblaient.
Elle ne ressentait pas la victoire.
Seulement un étrange mélange de soulagement et d’inquiétude.
Elle savait déjà que le véritable affrontement aurait lieu le soir.
Julien rentra furieux.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Bonsoir à toi aussi.
— Maman m’a appelé toute la journée ! Sophie pleure, elle a annulé son voyage !
— C’est regrettable.
— Claire !
Elle referma son ordinateur.
— Ne me crie pas dessus.
Julien s’arrêta net.
— Tu as mis ma sœur dans une situation impossible.
— Non. Elle s’y est mise toute seule.
— Tu aurais pu l’aider une seule fois !
Claire éclata d’un rire sans joie.
— Une seule fois ?
Julien se tut.
— Au cours des deux derniers mois, les enfants sont venus ici onze fois. J’ai annulé cinq fois mes projets. J’ai déplacé deux rendez-vous professionnels. J’ai payé un tapis neuf après l’accident de peinture. Et toi, combien de fois es-tu resté seul avec eux du début à la fin ?
Il ne répondit pas.
— C’est bien ce que je pensais.
— Mais c’est ma famille !
— Et moi, je suis quoi ?
Julien releva la tête.
Claire se leva.
— Je ne t’interdis pas d’aider ta sœur. Si tu veux l’aider, aide-la. Va chez elle. Prends des congés. Garde les enfants chez ta mère. Paie une nounou. Fais ce que tu veux.
Elle marqua une pause.
— Mais tu n’as plus le droit de financer ta gentillesse avec mon temps.
Julien s’assit lentement sur le canapé.
— Je n’avais jamais vu les choses comme ça.
— Parce que ça t’arrangeait de ne pas les voir.
La phrase l’atteignit de plein fouet.
Il passa une main sur son visage.
— Je voulais seulement éviter de me disputer avec maman et Sophie.
— Alors tu préférais te disputer avec moi.
— Ce n’était pas mon intention.
— Pourtant, c’est ce que tu faisais.
Julien resta longtemps silencieux.
Puis il demanda :
— Et si elles m’en veulent ?
Pour la première fois de la soirée, Claire adoucit son expression.
— Alors tu découvriras peut-être si elles t’aimaient vraiment ou si elles aimaient surtout ton éternel « oui ».
Julien leva les yeux vers elle.
Quelque chose changea sur son visage. Il venait enfin de comprendre qu’une réponse apparemment simple pouvait avoir des conséquences douloureuses.
Le lendemain, il appela lui-même sa sœur.
Claire ne chercha pas à écouter. Pourtant, depuis la cuisine, elle entendait parfaitement la voix de son mari.
— Non, Sophie.
Un silence.
— Parce que je dois d’abord demander à Claire.
Une autre pause.
— Non, ce n’est pas elle qui m’y oblige.
La voix de Sophie devint assez forte pour que quelques mots traversent le couloir.
— Tu es complètement soumis !
— Arrête.
Un nouveau silence.
— Et ne mêle pas maman à cette histoire.
Claire resta immobile, une tasse entre les mains.
— Si tu as vraiment besoin d’aide, préviens-moi à l’avance. Si je suis libre, je viendrai. Mais tu ne peux plus m’annoncer que tu es déjà en route.
Julien raccrocha et entra dans la cuisine.
— Je crois que je n’ai plus de sœur.
— Si.
— Comment peux-tu en être sûre ?
— Parce que les vrais proches survivent même à ton premier « non ».
Julien sourit malgré lui.
La véritable épreuve arriva une semaine plus tard.
Un samedi matin, la sonnette retentit de nouveau.
Sophie se tenait devant la porte avec Lucas et Hugo.
Sans prévenir.
— J’en ai seulement pour trois heures, annonça-t-elle sans même dire bonjour.
Claire ouvrit la bouche.
Mais Julien l’arrêta d’un geste.
Il s’avança dans l’entrée et se plaça lui-même devant la porte.
— Non, Sophie.
Sa sœur se figea.
— Pardon ?
— Pas aujourd’hui.
— Tu plaisantes ?
— Non.
— Mais les garçons sont déjà là !
— Je le vois bien.
— Qu’est-ce que je suis censée faire ?
— Ce que font les adultes : trouver une solution à leur propre problème.
Sophie regarda Claire par-dessus l’épaule de son frère.
— C’est elle qui t’a appris ça ?
Julien répondit calmement :
— Non. Elle a seulement été la première à arrêter de prétendre que tout allait bien.
Sophie repartit furieuse.
Et, pour la première fois, Claire ne se sentit pas coupable.
Elle comprit surtout qu’elle n’était plus seule.
Un mois passa.
Puis un deuxième.
Le monde ne s’effondra pas.
Sophie trouva une femme qui récupérait les garçons à la sortie de l’école. Pour les samedis, elle s’arrangea avec une autre mère afin qu’elles se relaient.
Monique, qui avait d’abord cessé de téléphoner à son fils par pure provocation, finit par reprendre contact. Puis elle vint prendre le thé.
Cette fois, elle apporta elle-même les jouets.
— Est-ce que je peux laisser cette petite voiture ici ? demanda-t-elle. Hugo adore jouer avec.
Claire fut surprise.
— Une seule, oui.
Ce n’était qu’une petite demande.
Mais derrière elle se cachait un immense changement.
Désormais, on lui demandait son avis.
Un soir, Sophie vint chercher les garçons après un dîner en famille.
Oui, Lucas et Hugo revenaient encore chez Claire et Julien.
Mais seulement lorsqu’ils y étaient invités.
