— Tu as remarqué qu’elle parlait de moi à la troisième personne ? demanda enfin Élodie une fois qu’ils furent rentrés.
— Qui ? Hélène ? Elle a toujours parlé comme ça. Ne le prends pas pour toi.
— Elle parlait de moi comme si j’étais un meuble. Et ta mère l’encourageait.
— Élodie, ce sont des femmes d’une autre génération. Elles ont simplement leurs habitudes.
— Une habitude ne justifie pas tout.
Elle retira son manteau et le suspendit près de la porte.
— Je vais encore attendre. Peut-être que j’ai mal interprété.
Elle attendit deux semaines supplémentaires.
La septième visite fut la dernière.
Monique les reçut vêtue avec soin. Sur la table, il n’y avait plus seulement du thé : une tarte, quelques pâtisseries et une assiette de charcuterie avaient été disposées avec minutie. Les serviettes étaient glissées dans des ronds décoratifs. Hélène occupait son fauteuil habituel près de la fenêtre. À côté d’elle se trouvait Sophie, la fille cadette de Monique et la sœur de Julien.
Sophie adressa à Élodie un bref signe de tête, comme on salue une connaissance croisée dans un ascenseur. Son visage ne témoignait ni chaleur ni curiosité.
— C’est bien que vous soyez venus, annonça Monique. Asseyez-vous. Nous devons avoir une conversation sérieuse.
Julien prit place et saisit sa tasse. Élodie s’installa à côté de lui, mais ne toucha pas aux gâteaux. Elle avait déjà remarqué une feuille pliée en quatre, posée sous une serviette au bord de la table. Le papier était blanc, soigneusement aligné, couvert de lignes régulières.
— Élodie, dit Monique en prenant la feuille, Hélène et moi avons beaucoup réfléchi. Tu es encore jeune et tu connais mal la vie de famille. J’ai donc décidé de t’aider.
— M’aider, répéta Élodie.
Ce n’était pas une question.
— Exactement. Cette feuille indique tout ce que tu devras faire lorsque tu viendras chez moi. Elle explique aussi la manière dont tu es censée te comporter dans la famille de mon fils.
Monique lui tendit le document. Élodie le prit entre deux doigts et le déplia.
La liste avait été imprimée sur un ordinateur. Douze règles soigneusement numérotées. Les caractères étaient petits, mais parfaitement lisibles. Élodie lut en silence. Plus elle avançait, plus son visage devenait calme. Pas apaisé : calme. C’était l’expression de l’eau juste avant qu’elle ne gèle.
La première règle exigeait qu’elle nettoie l’appartement de Monique à chaque visite : la cuisine, la salle de bains et l’entrée. La deuxième lui ordonnait de préparer trois jours de repas avec des courses payées par ses propres moyens. La troisième imposait le lavage et le repassage du linge de maison. La quatrième lui interdisait de contredire les personnes plus âgées. La cinquième lui défendait de parler des affaires familiales à qui que ce soit, y compris à sa sœur.
Les points suivants concernaient les appels téléphoniques à Monique. Élodie devait lui téléphoner au moins trois fois par semaine et lui rendre compte en détail de la gestion du foyer. La dernière ligne affirmait : « La belle-fille est tenue de respecter les règles établies par la génération précédente. »
Hélène regardait Élodie avec satisfaction. Sophie faisait tourner son téléphone entre ses doigts, tout en observant régulièrement la jeune femme. Monique avait posé ses mains à plat sur la table et redressé le dos.
— Alors ? Qu’est-ce que tu en dis ? demanda-t-elle.
Élodie termina sa lecture, leva les yeux et éclata de rire. Ce n’était ni un rire nerveux ni une réaction hystérique. Elle riait franchement, comme si l’on venait de lui raconter une plaisanterie particulièrement réussie.
— Donnez-moi une minute, demanda-t-elle.
Elle ouvrit son sac, en sortit un carnet et un stylo. Hélène échangea un regard avec Monique. Sophie cessa de manipuler son téléphone.
Élodie écrivit vite et avec assurance, sans relever la tête. Trois minutes plus tard, elle arracha la page, la posa près du document de Monique et fit glisser les deux feuilles vers le centre de la table.
— Voici ma propre liste, Monique. Elle vous est destinée, à vous seule.
Monique prit la feuille et commença à lire. À chaque nouvelle ligne, son expression se transformait.
La première règle demandait qu’elle nettoie l’appartement d’Élodie et de Julien à chaque visite : la cuisine, la salle de bains et l’entrée. La deuxième lui imposait d’apporter à ses frais les provisions nécessaires pour trois jours. La troisième exigeait qu’elle lave le linge de maison du jeune couple. La quatrième lui interdisait de se disputer avec sa belle-fille. La cinquième lui défendait de parler de leur famille à qui que ce soit, y compris à sa propre sœur.
La dernière phrase disait : « La belle-mère est tenue de respecter les règles établies par la jeune famille. »
— Qu’est-ce que c’est que ça ? souffla Monique.
— Votre propre liste, répondit Élodie sans se départir de son calme. Je l’ai simplement retournée. Si vous estimez normal de m’imposer ces obligations, vous devez être prête à les respecter vous aussi. Ou bien les règles ne fonctionnent-elles que dans un seul sens ?
