Lorsqu’il posa sa valise près de la porte, elle comprit aussitôt que son mari ne partait pas pour un simple déplacement professionnel : il avait soigneusement plié ses chemises, cherché beaucoup trop longtemps son chargeur et évité son regard avec une application qui ne trompait personne

C’était elle qui les avait achetées à Antoine quelques années plus tôt.

Claire s’arrêta net.

Un froid lui traversa le corps.

— Maman !

Madeleine passa la tête par la fenêtre de la cuisine.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— À qui sont ces chaussures ?

Sa mère se tut.

Cela suffisait.

— Maman…

— Antoine est ici.

— Ici où ?

— Dans la remise.

Pendant quelques secondes, Claire ne fit que la regarder.

— Tu as laissé Antoine venir ici ?

— Pas dans la maison.

— Quelle différence ça fait ?

— Une grande différence. Dans la maison, ce sont mes proches qui vivent. Dans la remise, il y a ton ex-mari.

— Maman !

— Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Le laisser dans la rue ?

— Oui !

Madeleine posa son couteau sur la table.

— Tu ne l’aurais pas laissé.

— Si !

— Non.

— Tu ne sais pas ce que j’aurais fait.

Sa mère la fixa longuement.

— C’est moi qui t’ai mise au monde. Je te connais un peu.

Claire s’assit.

— Depuis combien de temps est-il là ?

— Trois semaines.

— Et tu ne m’as rien dit ?

— Il m’avait demandé de garder le silence.

— Et tu l’as écouté ?

— Non. J’ai simplement pensé que tu l’apprendrais quand tu serais prête.

Claire enfouit son visage entre ses mains.

— Où est-il maintenant ?

— Il aide le voisin à réparer sa toiture.

— Je vais attendre.

Antoine revint dans la soirée.

Lorsqu’il aperçut la voiture de Claire, il se figea près du portail.

Pendant quelques instants, on aurait dit qu’il hésitait à repartir.

Puis il entra.

Claire l’attendait sur le perron.

Il avait beaucoup changé.

Son visage s’était creusé.

Ses cheveux avaient blanchi.

Une barbe irrégulière recouvrait ses joues.

Il portait une veste qui n’était pas la sienne et qui semblait trop grande pour lui.

— Salut, dit-il.

— Salut.

— Tu sais ?

— Maintenant, oui.

Antoine hocha la tête.

— Tu n’as pas à t’inquiéter. Je partirai demain.

— Pour aller où ?

— Je trouverai bien.

— Très bien.

Il s’attendait manifestement à une autre réponse.

Claire descendit les marches.

— Antoine.

— Oui ?

— Réponds-moi franchement à une question.

Il leva les yeux vers elle.

— En mars, quand tu es parti… tu croyais vraiment l’aimer ?

— Oui.

— Et aujourd’hui ?

Il resta silencieux un long moment.

— Aujourd’hui, je crois que ce n’est pas elle que j’aimais.

— Alors quoi ?

— J’aimais l’homme que je devenais près d’elle.

Claire fronça les sourcils.

— Explique-toi.

— J’avais l’impression d’être plus jeune. Plus intéressant. Comme si une nouvelle vie commençait. Puis j’ai compris… que cette vie restait la mienne. Et que je restais moi-même.

Il jeta un regard vers la remise.

— Seulement, je n’ai plus de maison.

Claire sentit la douleur familière revenir.

Mais elle n’était plus vive.

Elle ressemblait à une vieille cicatrice.

— Tu veux revenir ?

Antoine releva brusquement la tête.

— Claire, je n’ai pas le droit de te le demander.

— Je ne t’ai pas demandé si tu en avais le droit.

Il ferma les yeux.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que je t’aime.

Claire secoua lentement la tête.

— Non.

Il pâlit.

— Je…

— Tu ne sais pas encore si tu m’aimes. Tu as froid, tu es seul et tu as peur. Ce n’est pas la même chose.

Antoine resta muet.

Claire poursuivit :

— Autrefois, je t’aurais probablement ramené à la maison.

Une lueur d’espoir passa dans ses yeux.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je ne veux pas te sauver simplement parce que tu traverses une mauvaise période.

L’espoir s’éteignit.

— Je comprends.

— Mais je ne vais pas non plus te laisser dormir dans une remise jusqu’à l’hiver.

— Qu’est-ce que tu proposes ?

— Il y a un ancien logement de fonction vide près du cabinet médical où je travaille. Il est petit et le poêle doit être réparé. Je parlerai à la responsable. Tu le loueras.

Antoine sembla mettre un moment à comprendre.

— Donc… tu ne me ramènes pas chez nous ?

— Non.

— Pas du tout ?

Claire le regarda droit dans les yeux.

— Antoine, tu as choisi une vie sans moi. Maintenant, j’ai besoin de savoir si je veux encore choisir une vie avec toi.

Il acquiesça lentement.

— C’est juste.

— Et j’ajoute une chose.

— Laquelle ?

— Pas de promesses.

— D’accord.

— Pas de « j’ai compris », de « j’ai changé » ou de « ça ne se reproduira plus ».

— Alors qu’est-ce que je dois faire ?

Claire haussa légèrement les épaules.

— Vis. Agis. Et moi, j’observerai.

Le lendemain, Antoine s’installa dans le petit logement de fonction.

Il répara lui-même le poêle.

Repeignit les murs.

Trouva un emploi stable dans un atelier.

Il ne poursuivit pas Claire de ses appels.

Il ne la supplia pas au milieu de la nuit.

Il ne lui demanda rien.

Parfois, ils se croisaient devant l’épicerie.

— Bonjour.

— Bonjour.

De temps à autre, Antoine aidait Madeleine.

Il répara le toit de son abri.

Installa un portail neuf.

À l’approche de l’hiver, il entreprit même de lui construire une nouvelle remise à la place de l’ancienne.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? lui demanda Madeleine.

— L’ancienne est imprégnée de la honte que j’y ai traînée. Il est temps de la remplacer.

La vieille femme renifla.

— Tu as raison. Quand on y entre, ça sent la mauvaise conscience.

Cinq mois passèrent.