Ma mère prétendait simplement emmener mes filles se promener, mais chaque fois qu’elles rentraient, je retrouvais les mêmes marques mystérieuses autour de leurs chevilles

Au début, j’ai pensé à un jeu d’enfants sans importance. Pourtant, lorsque la même marque est apparue pour la cinquième fois et que ma plus jeune fille a commencé à cacher son pied, j’ai compris que ma mère me dissimulait quelque chose.

J’ai deux petites filles : Camille, six ans, et Zoé, quatre ans. Depuis la mort de leur père, ma mère Madeleine était devenue notre principal soutien. Elle adorait ses petites-filles et venait deux fois par semaine passer quelques heures avec elles.

— Je vais emmener les filles faire un petit tour, me disait-elle habituellement. Profites-en pour te reposer un peu.

Elles revenaient en général au bout de deux heures, les joues rouges, fatiguées, mais heureuses. Quand je demandais où elles étaient allées, ma mère répondait toujours la même chose :

— Nous avons marché au parc et mangé une glace.

Un après-midi, alors que j’enlevais la chaussette de Zoé, j’aperçus un petit cercle bleu autour de sa cheville droite. Au milieu, quelqu’un avait inscrit le chiffre « sept ».

— Qui t’a dessiné ça ? demandai-je.

Zoé retira aussitôt sa jambe.

— Mamie a dit qu’il ne fallait pas toucher.

Un frisson glacé me traversa. Lorsque j’interrogeai ma mère, elle se contenta de rire doucement.

— Ce n’est qu’un jeu pour les enfants. Ne te fais pas de souci pour rien.

J’ai fait semblant de la croire. Ou peut-être avais-je simplement besoin de la croire. Mais deux jours plus tard, je remarquai une marque semblable sur la jambe de Camille. Cette fois, le cercle était rouge et le chiffre inscrit à l’intérieur était un « quatre ».

— Où êtes-vous allées aujourd’hui ?

— Au parc, répondit-elle trop vite.

— Lequel ?

Camille jeta un coup d’œil à sa petite sœur. Zoé baissa la tête sans dire un mot.

Le soir même, j’appelai le glacier installé près du parc le plus proche. Il connaissait très bien ma mère et les filles. L’homme m’assura qu’il ne les avait pas vues depuis plusieurs semaines.

C’est à cet instant que la peur s’installa véritablement en moi.

Les scénarios les plus terribles se succédèrent dans ma tête. Peut-être ma mère conduisait-elle les enfants chez des inconnus. Peut-être quelqu’un les photographiait. Et ces chiffres dessinés sur leurs jambes n’étaient peut-être pas un jeu, mais une sorte de marquage inquiétant.

Avant la visite suivante de ma mère, je fis asseoir mes filles près de moi.

— Où mamie vous emmène-t-elle vraiment ?

Camille se raidit immédiatement.

— Elle a dit qu’on ne devait pas te le raconter.

— Pourquoi ?

— Parce que sinon, tout serait gâché.

Je m’efforçai de garder une voix calme.

— Qui vous dessine ces marques sur les jambes ?

Les yeux de Zoé se remplirent aussitôt de larmes.

— Un monsieur habillé en blanc.

J’eus l’impression que mon cœur s’arrêtait une seconde.

— Un homme adulte ?

Elle hocha la tête.

— Il ferme la porte, et mamie dit qu’on ne doit pas avoir peur.

Cette nuit-là, je ne dormis presque pas. Le lendemain matin, ma mère arriva comme si tout était normal. Elle portait sur l’épaule un petit sac à dos que je n’avais jamais remarqué auparavant.

— Alors, mes chéries, vous êtes prêtes pour notre promenade ? demanda-t-elle avec entrain.

Je fis semblant de ne rien soupçonner. J’embrassai mes filles et attendis qu’elles montent dans la voiture de leur grand-mère.

Puis je pris ma voiture et les suivis.

Ma mère ne prit pas la direction du parc. Elle quitta la ville et s’arrêta devant un vieil immeuble de trois étages. Aucune enseigne ne se trouvait sur la façade et presque toutes les fenêtres étaient dissimulées derrière d’épais rideaux. Plusieurs personnes entraient dans le bâtiment en tenant des enfants par la main.

Un homme d’une quarantaine d’années, entièrement vêtu de blanc, sortit alors. Il s’approcha de la voiture de ma mère, reconnut immédiatement mes filles et leur fit signe. Zoé courut même vers lui.

Je ne pus plus rester à distance. Je sortis précipitamment de ma voiture et me précipitai vers elles.

— Ne vous approchez pas de mes enfants !

L’homme s’immobilisa, décontenancé. Ma mère devint livide.

— Comment nous as-tu retrouvées ? murmura-t-elle.

— Qu’est-ce que vous faites ici ? Chez qui les amènes-tu ? Pourquoi leur dessinez-vous des chiffres sur les jambes ?

Camille éclata en sanglots. Ma mère tenta de me prendre la main, mais je me dégageai brusquement.

À ce moment-là, la porte du bâtiment s’ouvrit en grand. De l’intérieur montaient des voix d’enfants, des éclats de rire et une musique douce. J’étais certaine de découvrir une pièce sombre remplie d’inconnus.

Pourtant, devant moi se trouvait une salle lumineuse, couverte de tapis colorés, avec de petites tables et des dessins d’enfants accrochés aux murs.

L’homme s’avança calmement.

— Je suis le docteur Julien Morel, kinésithérapeute spécialisé en pédiatrie.

J’appris alors que, trois mois plus tôt, ma mère avait remarqué que Zoé rentrait légèrement son pied droit vers l’intérieur lorsqu’elle marchait. Camille, de son côté, commençait à se plaindre de douleurs aux genoux, surtout lorsqu’elle montait les escaliers.