Pendant trente-cinq ans, mon mari m’a obligée à boire chaque soir avec lui ; après ses funérailles, j’ai fait analyser la bouteille, mais le médecin a blêmi en découvrant les résultats avant de verrouiller la porte de son cabinet…

Il savait que si je comprenais qu’il s’agissait d’un traitement, je risquais de refuser à nouveau de le prendre.

Le médecin me tendit alors une enveloppe blanche.

À l’intérieur se trouvait une lettre de Gabriel.

« Ma chère Claire,

Un jour, tu m’as dit que tu ne voulais pas ouvrir les yeux chaque matin en pensant à ta maladie. Alors j’ai décidé de transformer ton traitement en une habitude qui ne te rappellerait pas la peur, mais seulement notre vie à deux.

Dans mon verre, il n’y avait jamais que du jus de fruits amer. Je le buvais avec toi pour que tu ne penses jamais devoir affronter cela seule.

Pardonne-moi de t’avoir parfois contrainte à boire. Je savais qu’un jour tu découvrirais peut-être la vérité et que tu pourrais me détester pour t’avoir caché ce qui se passait.

J’étais prêt à l’accepter.

Tout ce qui comptait pour moi, c’était qu’au jour où tu comprendrais enfin, tu sois encore en vie. »

Je serrai la lettre contre ma poitrine. Les larmes que je retenais depuis tant d’années coulèrent enfin sans que je puisse les arrêter.

Pendant trente-cinq ans, j’avais cru que mon mari dissimulait dans cette bouteille le secret d’une mort lente.

En réalité, il y avait caché ma vie.

Depuis, chaque soir, à neuf heures précises, je pose encore deux verres sur la table.

Dans le premier, je verse mon médicament.

Dans le second, je mets le jus de fruits amer que Gabriel aimait tant.

Puis je lève mon verre en direction de son fauteuil vide et je murmure :

— À un jour de plus… celui que je te dois.