— Non.
Je lui souris doucement.
— J’ai compris que la solitude ne signifie pas forcément être seule dans une maison vide.
Il fronça les sourcils.
— Alors, qu’est-ce que c’est ?
— C’est vivre auprès de quelqu’un qui t’oblige sans cesse à te défendre.
Le sourire disparut de son visage.
Il attrapa son sac.
— Tu le regretteras.
— C’est possible.
— Tu finiras par m’appeler.
— C’est possible.
— Tu me supplieras de revenir.
— Ça, j’en doute.
La porte claqua derrière lui.
Je tournai lentement la serrure.
Un tour.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Et soudain, je pris conscience du silence qui emplissait l’appartement.
Ce n’était pas un silence tendu.
Ni un silence inquiétant.
C’était simplement le calme.
J’ouvris la fenêtre.
L’air frais du soir entra dans la pièce et fit bouger les rideaux.
Quelques minutes plus tard, Élise m’appela.
— Maman ?
— C’est terminé.
— Qu’est-ce qui est terminé ?
— Laurent est parti.
À l’autre bout de la ligne, il y eut un silence.
— Tu pleures ?
Je portai les doigts à ma joue.
Une larme y était effectivement restée.
— Un peu.
— Maman…
— Tout va bien.
Et, pour la première fois depuis des années, ces mots étaient vrais.
Un mois plus tard, Élise rentra à la maison.
Nous nous retrouvâmes directement à la gare.
Elle abandonna sa valise au milieu du hall et me serra si fort dans ses bras que je me mis à rire.
— Alors, femme libre ?
— Très drôle.
— Je suis sérieuse.
Sur le chemin, elle me regarda avec une expression songeuse.
— J’aimerais te proposer quelque chose.
— Quoi donc ?
— Allons d’abord dans mon appartement.
Nous montâmes ensemble.
Élise ouvrit la porte.
À l’intérieur, tout était resté comme avant son départ.
Les livres sur l’étagère.
Les photographies encadrées.
Sa tasse posée sur le rebord de la fenêtre.
Son espace.
Sa vie.
Elle entra dans le salon et ouvrit la fenêtre.
— Tu sais, maman, j’ai décidé de ne pas le louer.
— Pourquoi ?
— Je veux garder un endroit où je pourrai toujours revenir.
J’acquiesçai.
— Tu as raison.
Elle me regarda avec un sourire.
— Mais nous allons quand même changer certaines choses.
— Lesquelles ?
— Tout.
Nous éclatâmes de rire.
Pendant les deux semaines suivantes, nous repeignîmes les murs, débarrassâmes les vieux meubles, choisîmes de nouveaux luminaires et discutâmes longuement de la couleur de la cuisine.
Un soir, nous étions assises sur le sol, entourées de pots de peinture.
Élise leva son gobelet en plastique rempli de champagne.
— À notre refuge.
— À ton refuge.
— Non, maman.
Elle secoua la tête.
— À notre capacité à protéger ce qui nous appartient.
Je la regardai.
Pendant longtemps, j’avais cru qu’un « non » ferme finirait forcément par détruire ma famille.
J’avais eu tort.
Parfois, ce seul mot sauve exactement ce qui mérite de l’être.
Une maison.
Le respect.
Le lien avec ses enfants.
Et soi-même.
Je levai mon verre.
— Alors, à nos limites.
Élise sourit.
— Et aux portes que nous sommes les seules à décider d’ouvrir.
Nos verres s’entrechoquèrent.
Derrière la fenêtre, les lumières de la ville s’allumaient une à une.
Pour la première fois, je ne ressentis pas le besoin de savoir où était Laurent, ce que faisait Béatrice ou comment se terminerait leur nouvelle crise familiale.
J’avais ma propre vie.
Et, enfin, les clés de cette vie reposaient de nouveau entre mes mains.
