Je m’appelle Antoine Delorme, j’ai trente-six ans et, il y a un peu plus d’un an, j’ai perdu ma femme, Claire. Une forme foudroyante de cancer l’a emportée en seulement six mois. Depuis, mon existence et celle de mes six filles se sont transformées en un chaos que même une fortune immense n’a pas réussi à réparer.
Je suis le fondateur de Nexa, une entreprise technologique dont la valeur dépasse le milliard d’euros. Vu de l’extérieur, on pourrait croire que rien ne me manque : une vaste demeure à Neuilly-sur-Seine, des voitures de luxe et un patrimoine capable de mettre plusieurs générations à l’abri. Pourtant, quand le vide s’installe à l’intérieur, les centaines de mètres carrés et les chiffres interminables d’un compte en banque ne font que rendre l’écho plus cruel. Au cours des deux dernières semaines seulement, trente-sept nounous avaient franchi le seuil de notre maison.
Certaines étaient reparties en larmes. D’autres avaient juré qu’elles ne remettraient jamais les pieds ici, même si on leur proposait toute la richesse de Paris. Les agences spécialisées avaient fini par inscrire ma famille sur une liste noire officieuse. Nous étions devenus, selon elles, un cas désespéré. Et je ne pouvais pas vraiment leur en vouloir, pas plus que je ne pouvais accuser mes filles. Tout venait de la blessure laissée par la disparition de Claire. Elle ne se refermait pas ; elle semblait au contraire s’ouvrir davantage chaque jour, transformant le silence de chaque pièce en un cri muet.
Autrefois, cette maison résonnait de rires, de chansons et de l’odeur du pain encore chaud. Désormais, elle sentait la peinture fraîche, les jouets cassés et les larmes retenues trop longtemps. Quant à mes filles… Mon Dieu, mes pauvres enfants. Marianne, l’aînée, avait douze ans. Elle possédait l’esprit le plus vif que j’aie jamais rencontré chez une enfant. Elle dirigeait ses petites sœurs comme un général à la tête d’une minuscule armée lancée dans une guerre contre le monde entier.
Le jour des funérailles de sa mère, Marianne m’avait fixé avec une détermination glaciale avant de déclarer : « Aucune femme ne prendra jamais sa place, papa. Personne. » Depuis, chaque nouvelle nounou devenait aussitôt son ennemie, une intruse qu’il fallait chasser de la maison. Venaient ensuite les jumelles de six ans, Adèle et Agathe. Ces deux petites filles souriaient précisément lorsqu’elles préparaient leur prochaine catastrophe. Elles glissaient des insectes en plastique dans les chaussures, enduisaient les poignées de colle et dissimulaient de la nourriture dans les tiroirs des meubles.
Lorsqu’elles imaginaient une nouvelle farce, leur rire me donnait parfois l’impression d’être une armure contre une souffrance qu’elles ne savaient pas encore exprimer autrement. Éléonore, dix ans, menait un combat différent. Depuis la mort de Claire, elle s’arrachait des mèches entières. Des zones clairsemées étaient apparues sur son crâne, marques visibles d’une angoisse que même les psychologues les plus coûteux n’étaient pas parvenus à apaiser. Jeanne, neuf ans, était sujette à de violentes crises de panique, surtout pendant la nuit.
Il m’arrivait de l’entendre hurler le prénom de sa mère d’un bout à l’autre du couloir. Je restais alors immobile devant sa porte, incapable de comprendre ce que je pouvais faire pour la sauver de cette terreur. Camille, huit ans, avait recommencé à faire pipi au lit. Ce n’était ni de la paresse ni un simple accident : la peur et le recul émotionnel avaient pris le contrôle d’un esprit trop jeune pour les contenir. Et puis il y avait la plus petite, Louise, trois ans. Après la mort de sa mère, elle avait presque cessé de parler. De temps à autre, elle prononçait un mot, parfois deux, et elle ne mangeait correctement que lorsqu’elle était sur le point de s’endormir.
Ce jour-là, je me tenais près de la fenêtre et regardais la nouvelle nounou s’enfuir de notre maison. Son uniforme était déchiré et ses cheveux avaient pris une teinte verte, conséquence d’une énième cruauté imaginée par les jumelles. Une vague de honte et de désespoir m’envahit. Trente-sept personnes en deux semaines. Trente-sept femmes qui, avant de partir, avaient presque toutes prononcé la même phrase : ces enfants n’avaient pas besoin de discipline. Elles avaient besoin d’une mère. Et moi, j’étais incapable de leur rendre la leur.
Mon assistant personnel, Gabriel, m’appela alors que je suivais encore des yeux le taxi qui s’éloignait dans l’avenue.
— Monsieur Delorme, il ne reste plus aucune agence à contacter. Les dernières ont également classé notre famille parmi les dossiers dont personne ne veut s’occuper.
— Cela signifie que toutes les solutions professionnelles ont disparu, répondis-je d’une voix épuisée.
— Il existe peut-être une possibilité, monsieur.
On pouvait au moins engager temporairement une femme de ménage, afin que quelqu’un maintienne un semblant d’ordre dans la maison pendant que nous chercherions une autre solution. Je poussai un long soupir. À cet instant, garder les pièces propres me semblait déjà relever du miracle.
— Faites-le. Trouvez n’importe qui, du moment que cette personne accepte de venir.
À quelques kilomètres de ma demeure, une jeune femme nommée Lucie Morel se réveilla à cinq heures et demie du matin. Elle avait vingt-cinq ans, mais son visage portait déjà la fatigue permanente de celles qui travaillent pour deux personnes tout en nourrissant les rêves de dix. Son père, maçon, venait de prendre sa retraite.
Sa mère préparait et vendait des pâtisseries faites maison. Depuis ses dix-huit ans, Lucie nettoyait des appartements afin de financer ses études du soir en psychologie de l’enfant. Ce matin-là, alors qu’elle se préparait à rejoindre son emploi habituel après plusieurs correspondances de métro et d’autobus, elle reçut un appel inattendu d’une agence avec laquelle elle travaillait parfois.
— Lucie, nous avons une mission urgente.
Une maison particulière à Neuilly-sur-Seine. Le salaire est deux fois supérieur au tarif habituel. Le client veut quelqu’un dès aujourd’hui.
— Deux fois plus ? demanda-t-elle en regardant les factures impayées posées sur la table.
— Exactement.
— Envoyez-moi l’adresse. Je serai là dans deux heures.
Elle était loin de se douter qu’elle ne se rendait pas simplement dans une demeure de riches. Elle allait entrer dans une maison saturée de chagrin et affronter la colère de six petites filles qui, depuis la mort de leur mère, avaient déclaré la guerre à tout ce qui les entourait.
Deux heures plus tard, le taxi s’arrêta devant les hautes grilles en fer forgé de la propriété des Delorme.
Lucie descendit dans un chemisier blanc tout simple et un jean usé. Un vieux sac à dos reposait sur ses épaules. Ses cheveux bouclés étaient attachés à la hâte en un chignon négligé, tandis que ses yeux sombres observaient attentivement la façade, le jardin et les fenêtres. Une chose, surtout, frappait immédiatement : elle n’avait pas peur.
À l’étage, six paires d’yeux la surveillaient derrière les rideaux.
— Encore une victime, murmura Marianne avec froideur.
Les jumelles étouffèrent un rire.
— Voyons combien de temps celle-ci tiendra.
Lorsque la nouvelle employée franchit le seuil, Antoine l’attendait dans son bureau. Il avait voulu lui expliquer la situation dès son arrivée, mais aucun mot ne lui semblait assez juste pour commencer.
— La maison a besoin d’un grand nettoyage, finit-il par dire. Et mes filles traversent actuellement une période extrêmement difficile.
— Monsieur Gabriel m’a précisé que j’étais engagée uniquement pour le ménage. Je ne suis pas censée m’occuper des enfants.
— C’est exact. Rien de plus.
