« Maman est passée hier, elle a essayé ta peau lainée. Je la lui ai donnée, tu t’en rachèteras bien une autre », a dit mon mari avec calme. Alors j’ai ouvert le tiroir et j’ai pris les ciseaux

Claire resta immobile devant l’armoire grande ouverte. Ses doigts serraient si fort la housse de tissu vide que ses phalanges en étaient devenues blanches.

À l’intérieur, il n’y avait rien. Absolument rien. Pourtant, la veille au soir encore, sa nouvelle peau lainée pendait exactement là. Celle dont elle rêvait depuis presque six mois. Celle pour laquelle elle avait mis de l’argent de côté à chaque paie, en renonçant à de petites choses qui, d’habitude, l’aidaient à tenir les journées : un café sur le chemin du travail, un rouge à lèvres, une sortie avec une collègue.

— Marc ! appela-t-elle en faisant un effort pour garder une voix égale. Tu n’aurais pas vu ma peau lainée ?

Depuis le salon, la réponse arriva avec une indifférence presque paresseuse :

— Quelle peau lainée ? Ah, la nouvelle ? Maman est passée hier, pendant que tu étais sortie faire deux courses. Elle l’a essayée. Elle lui allait bien, elle l’a adorée.

Claire quitta lentement la chambre. Son cœur battait si haut dans sa gorge qu’elle avait du mal à respirer. Elle trouva Marc sur le canapé, son téléphone à la main, parfaitement tranquille, comme s’il venait de lui annoncer qu’il avait changé une ampoule.

— Et après ? demanda-t-elle en s’approchant.

— Après, je la lui ai donnée. Maman a dit que son manteau était vieux, qu’elle avait froid. Toi, tu es jeune, tu travailles, tu pourras t’en acheter une autre.

À cet instant, quelque chose se rompit net en Claire. Pas une douleur lente, pas une peine qui monte peu à peu. Non. Une cassure sèche, comme une corde tendue qu’on tranche d’un coup. Six mois. Pendant six mois, elle avait économisé trois ou quatre mille roubles sur chaque salaire. Elle avait refusé les cafés avec ses amies, repoussé l’achat de maquillage, gardé ses vieilles bottes alors qu’elles étaient déjà fatiguées. Tout cela pour cette peau lainée. Pour le moment où elle l’enfilerait enfin et se sentirait belle, sûre d’elle, digne d’avoir quelque chose de beau.

Et lui, il l’avait simplement prise pour la donner à sa mère. Sans même lui demander.

— Tu as donné ma peau lainée, répéta-t-elle lentement, comme si elle cherchait encore à vérifier qu’elle avait bien compris. La mienne. Celle que j’ai achetée pour moi. Avec mon argent.

Marc leva enfin les yeux de son téléphone et la regarda avec une irritation légère, presque vexée :

— Mais pourquoi tu t’emportes comme ça ? C’est ma mère. Elle en avait davantage besoin. Sa retraite est petite, elle ne peut pas se payer ce genre de chose. Toi, tu travailles, tu en gagneras encore. Ne sois pas radine.

Ne sois pas radine. Ces mots la frappèrent plus violemment qu’une gifle.

Elle était donc radine parce qu’elle voulait porter un vêtement acheté avec l’argent qu’elle avait honnêtement gagné ? Elle devenait donc mauvaise parce qu’elle ne se sentait pas prête à céder ce qui lui appartenait dès que sa belle-mère le désirait ?

Claire se détourna et retourna dans la chambre. Marc poussa un soupir de soulagement, persuadé que l’affaire allait s’arrêter là. Sa femme était blessée, oui, mais elle finirait par se calmer. Comme toujours. Elle encaissait. Elle pardonnait. Elle cédait devant sa mère encore et encore.

Mais cette fois, ce n’était pas comme les autres fois.

Une minute plus tard, Claire revint. Dans ses mains, elle tenait le costume neuf de Marc, celui qu’il avait acheté récemment pour une soirée d’entreprise et dont il avait répété fièrement que le tissu était italien et la coupe parfaite. Sur son bras reposait aussi sa chemise préférée en coton égyptien.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Marc, inquiet, en apercevant les ciseaux.

— J’aide ta mère, répondit Claire d’un ton calme, avant d’approcher les lames de la manche du costume.

— Arrête ! Tu es devenue folle ? cria-t-il en bondissant du canapé.

Mais elle avait déjà commencé à couper. Le bruit du tissu qui se déchirait sous les lames traversa la pièce comme un coup de tonnerre en plein ciel clair. Une manche. Puis l’autre. Le dos de la veste. Le pantalon. Elle découpait avec méthode, sans précipitation, transformant ce costume coûteux en lambeaux inutiles.

— Arrête tout de suite ! hurla Marc en essayant de lui arracher les ciseaux, mais Claire se reculait et continuait. Tu es malade ! Ça coûte de l’argent ! C’est une pièce chère !

— Chère ? répéta-t-elle en posant le costume ravagé pour prendre la chemise. Ma peau lainée, elle, ne l’était pas ? Ou bien seules tes affaires ont le droit d’avoir de la valeur ?

La chemise rejoignit le costume. Claire la coupa avec le même calme presque détaché, et à chaque mouvement des ciseaux, elle sentit un étrange soulagement l’envahir. Des années de silence, d’humiliations avalées, de phrases comme « c’est ma mère, ne sois pas comme ça » remontaient à la surface avec chaque entaille.

Quand elle eut terminé, un tas de tissu mutilé gisait sur le sol. Marc se tenait devant, pâle, les mains tremblantes.

— Pourquoi… pourquoi tu as fait ça ? souffla-t-il.