« Maman est passée hier, elle a essayé ta peau lainée. Je la lui ai donnée, tu t’en rachèteras bien une autre », a dit mon mari avec calme. Alors j’ai ouvert le tiroir et j’ai pris les ciseaux

— Et toi, pourquoi as-tu donné ma peau lainée ? répondit Claire. Tu as trente minutes. Tu la rapportes ici. Sinon, je fais la même chose avec le reste de tes affaires. Ensuite, je demande le divorce et je partage les biens de façon à ce que ta maman et toi soyez obligés de vivre dans un studio au bout de la ville.

— Tu n’oserais pas !

— Essaie de vérifier.

Il n’y avait ni crise de nerfs ni hurlement dans sa voix. Seulement une détermination glaciale. Et Marc comprit soudain que ce n’était pas une menace lancée au hasard. Cette femme douce, pratique, toujours prête à s’excuser la première même quand elle avait raison, le regardait désormais d’une façon qui lui fit vraiment peur.

Il attrapa sa veste et sortit de l’appartement si vite qu’il ne prit même pas le temps de fermer la fermeture éclair.

Il arriva chez sa mère en vingt minutes. Il entra dans l’immeuble, ne voulut pas attendre l’ascenseur et monta presque en courant jusqu’au quatrième étage. Il appuya sur la sonnette, puis se mit à frapper du poing contre la porte.

Madeleine ouvrit avec une expression contrariée :

— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tu cognes comme un sauvage ?

— Maman, rends la peau lainée ! lâcha-t-il aussitôt.

— Quelle peau lainée encore ?

— Celle que je t’ai apportée hier ! Celle de Claire ! Il faut que je la rapporte tout de suite !

Le visage de Madeleine se durcit.

— Ah, je vois. Ta petite femme t’a fait une scène, et toi, comme un gentil garçon obéissant, tu accours au premier ordre ? Tu es un homme ou une serpillière ?

— Maman, elle est sérieuse ! Elle a découpé mon costume et ma chemise ! Entièrement ! En morceaux ! Et elle a dit qu’elle demanderait le divorce !

— Qu’elle le demande donc ! cracha la belle-mère. Une femme pareille n’apporte que des ennuis. Ses vêtements lui sont plus chers que la famille ! Je t’ai toujours dit qu’elle était égoïste.

— Maman, je t’en prie, dit Marc presque en suppliant. Tu as toi-même dit que la taille n’était pas idéale ! Que les épaules te serraient, tu te souviens ? Je t’en achèterai une autre. Plus belle. À ta taille. Mais celle-là, rends-la maintenant !

Madeleine croisa les bras sur sa poitrine.

— Je ne rendrai rien du tout. Ce qui est donné est donné. Si ta femme ne sait pas ce qu’est une famille, c’est son problème. Je l’ai déjà portée, je suis allée au magasin avec. Donc elle est à moi.

— Maman !

— Ça suffit. Retourne chez toi. Et dis à ton épouse capricieuse que ses menaces ne me font pas peur. Qu’elle coure au tribunal si ça l’amuse. Elle ne prouvera rien.

La porte se referma sous son nez.

Marc resta sur le palier, sentant la panique monter en lui comme une vague brûlante. Sa mère ne rendrait pas la peau lainée. Il connaissait trop bien son entêtement, cette certitude de fer d’avoir toujours raison. Madeleine préférerait tenir jusqu’au bout plutôt que reconnaître qu’elle avait eu tort.

Et Claire… Claire ferait exactement ce qu’elle avait annoncé. Il avait vu ses yeux. Ce n’étaient pas des paroles vides.

Il rentra quarante minutes plus tard. L’appartement l’accueillit dans un silence épais. Claire était assise sur le canapé, déjà habillée, un sac posé près d’elle. Sur la table basse, devant elle, reposait une pile de papiers soigneusement alignés.

— Où est la peau lainée ? demanda-t-elle sans même le regarder.

— Maman n’a pas voulu la rendre, dit Marc d’une voix basse. Elle dit qu’elle l’a déjà portée.

Claire hocha la tête, comme si elle s’y attendait. Elle prit la première feuille de la pile et la lui tendit.

— Demande de divorce, dit-elle calmement. Elle est remplie. Je la déposerai demain. Il y a aussi la liste des biens communs et mes propositions de partage. Tu peux lire.

— Claire, tu n’es pas sérieuse ? Sa voix trembla malgré lui.

— Je suis parfaitement sérieuse. Trois ans, Marc. Trois ans que je vis dans ce mariage avec l’impression de ne pas être une épouse, mais une personne de passage. Une invitée qu’on tolère sans jamais la respecter. Ta mère entre chez nous sans prévenir. Elle décide ce qu’il faut cuisiner, comment dépenser l’argent, quand nous devrions avoir des enfants. Et toi, tu hoches la tête en répétant : « C’est ma mère, ne la vexe pas. »

— Mais elle est âgée ! Elle est seule ! Elle a besoin de soutien !

— Le soutien, c’est de l’aide, de l’attention, de la présence. Ce n’est pas le droit de diriger notre vie ! La voix de Claire se brisa enfin. Elle n’a pas seulement pris ma peau lainée. Elle a pris ma dignité. Mon droit de posséder quelque chose que j’ai gagné moi-même. Et toi, tu l’as aidée.

Marc s’assit lourdement sur une chaise, avec l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Il comprenait seulement maintenant qu’il n’avait pas perdu un costume ni une chemise. Il avait perdu sa femme.

— Je… je ne voulais pas, murmura-t-il. Maman insistait tellement. Elle pleurait, elle disait qu’elle avait froid. J’ai pensé que tu comprendrais.

— J’ai compris, répondit Claire en hochant la tête. J’ai compris que dans ta vie, je suis une unité de service pratique. Je gagne de l’argent, je cuisine, je supporte ta mère. Mais je n’ai pas voix au chapitre. Voilà ce que j’ai compris.