— Maman, échangeons nos logements : toi, tu as un deux-pièces pour toi toute seule, et nous, nous étouffons dans une seule chambre du foyer avec deux enfants… Tu n’as pas besoin d’autant d’espace, alors que nous, nous n’avons même plus où respirer

— Maman, échangeons nos logements. Tu as un deux-pièces, nous n’avons qu’une chambre au foyer. Pour toi seule, une pièce suffirait largement, tandis que nous, avec les enfants, on ne peut même plus se retourner, lança Julien dès le seuil, d’une voix lasse, mais déjà prête au combat.

— Julien, répondit sa mère avec cette patience tendue qu’on réserve aux élèves de sixième qui refusent de comprendre, un foyer et un appartement, ce n’est pas du tout la même chose. Là-bas, la cuisine est commune, les toilettes aussi. Tu imagines seulement comment je vivrais dans ces conditions ?

— Tu t’habitueras, maman. Des gens y vivent bien, non ?

Madame Monique Laurent était justement étendue sur son canapé, en train de regarder le nouvel épisode de son feuilleton préféré, quand son fils l’avait appelée.

— Maman, il faut qu’on reparle du logement…

— Julien, on a déjà mâché et remâché ce sujet cent fois, gémit-elle. Je ne veux échanger mon appartement contre rien du tout !

— Mais maman, tu vois bien comme on est serrés ! Depuis que Hugo est né, il n’y a plus de place nulle part.

— Et moi, qu’est-ce que j’y peux ? En quoi c’est ma faute ?

— Tu vis seule dans deux pièces, et nous, on est quatre dans une chambre de foyer. Tu ne trouves pas ça injuste ?

Monique grimaça. Cette dispute durait depuis près d’un an, depuis que sa belle-fille Claire attendait leur deuxième enfant. C’était à ce moment-là, pour la première fois, que l’idée de l’échange avait été lancée.

— Maman, essaie de comprendre, je ne te demande pas ça par caprice ! Ici, je suis bien, je connais tout, les voisins, le quartier, se défendait Monique.

— Et nous, on n’est pas bien ! Lucas a déjà cinq ans, il lui faudrait au moins un coin à lui, et Hugo hurle la nuit au point de réveiller tout le couloir !

— Je comprends que ce soit difficile, mon fils, mais vos problèmes, il faut tout de même apprendre à les régler vous-mêmes.

— Comment ? On n’a pas les moyens de louer, tu connais mon salaire, et Claire est en congé parental.

— Alors cherche un complément !

— Maman, ne recommence pas… Avec mon diplôme, je vais trouver quoi à Clermont-Ferrand, où même pour être agent d’entretien il faut connaître quelqu’un ?

Elle savait qu’il n’avait pas tout à fait tort. Julien travaillait comme électricien dans une petite usine de la zone industrielle et gagnait à peine de quoi faire tenir la famille. Avec ce revenu-là, vivre correctement était déjà compliqué ; louer une pièce en plus pour les enfants relevait presque du rêve.

— Et donc, selon toi, qu’est-ce qu’il faudrait faire ?

— Échanger nos logements ! Une chambre te suffira, à toi, alors que nous, on a besoin d’espace maintenant !

— Julien, un foyer et un appartement, ce sont deux univers différents. Je ne suis plus jeune, je ne m’y sentirai pas bien.

— Tu t’adapteras, maman ! Tu es solide, toi. Tu pourrais encore en remontrer à tout le monde !

— Solide, peut-être, mais pas au point de finir ma vie dans un foyer où il faut se battre pour faire chauffer une casserole.

— Maman, ce serait juste. Ce serait équitable !

— L’équité, c’est que chacun ait son propre toit.

— Mais on est une famille, on est censés s’entraider !

— Je vous aide comme je peux. J’achète des cadeaux aux petits, je vous apporte des courses, je rends service.

— Tu pourrais faire plus !

— Et moi, je trouve que je fais déjà beaucoup.

Comme toujours, la conversation se termina dans le vide. Julien raccrocha brusquement, et Monique resta avec une drôle d’amertume sur le cœur, comme après une soupe trop acide : on n’a plus faim, mais on n’a aucun plaisir non plus. Elle se demandait si son fils désirait vraiment qu’elle renonce à son confort pour leur rendre la vie plus facile.

Une semaine plus tard, toute la famille se présenta chez elle : Claire, les yeux cernés, le bébé en pleurs, et l’aîné qui tournait dans le salon comme un petit oiseau enfermé.

— Madame Laurent, commença la belle-fille d’un ton soigneusement poli, peut-être qu’on pourrait reparler calmement de cet échange ?

— En parler, ce n’est pas le problème. Mais ma réponse ne changera pas.

— Pourquoi ? Expliquez-nous au moins.

— Parce que j’aime vivre ici ! Je ne veux pas échanger mon calme contre vos difficultés !

— Mais ce sont vos petits-enfants !

— Je le sais parfaitement. Et alors ?

— Ça ne vous fait rien de les voir grandir dans ces conditions ?

Monique posa sur Claire un regard sévère. Cette jeune femme n’était pas naïve : elle savait exactement où appuyer. La pitié, la culpabilité, le devoir de grand-mère… tout y passait.

— Bien sûr que ça me fait mal. Mais ces enfants restent votre responsabilité.

— Donc, en réalité, nous ne sommes pas vraiment votre famille ?

— Je suis de la famille. Je suis leur grand-mère. Mais je ne suis pas leur deuxième mère.

— Une grand-mère doit aider ses petits-enfants !

— Je les aide. Dans des limites raisonnables.

Julien, qui était resté silencieux jusque-là, intervint enfin :

— Maman, et si on te donnait quelque chose en plus pour les désagréments ?