— Vous pourriez me préparer le plus beau bouquet de la boutique ? Le plus grand aussi… Je viens d’avoir un fils ! lança le jeune homme, le visage illuminé, en s’adressant à la fleuriste.
Sur la route de la maternité, Étienne Mercier imaginait déjà l’instant où il tiendrait enfin son nouveau-né contre lui. Dans le silence de la voiture, il se fit une promesse : son enfant aurait un père. Un vrai. Pas une ombre, pas une absence, pas un nom prononcé avec douleur. Sa propre enfance lui revint alors, lourde et froide. Il ne gardait qu’un seul souvenir heureux de son père : celui d’un grand homme solide qui le soulevait très haut dans les airs, au point de lui arracher à la fois des cris de peur et des éclats de rire. Cet homme, Guillaume Mercier, avait pourtant disparu peu après, laissant derrière lui non seulement une femme et un petit garçon brisés, mais aussi un foyer perdu.
Tout avait commencé avec les visites de plus en plus fréquentes de Véronique Lemaire, une ancienne amie de sa mère, infirmière au dispensaire du quartier. Elle arrivait souvent avec une bouteille de pastis sous le bras et, lorsque la mère d’Étienne protestait timidement, Véronique balayait ses scrupules d’un geste léger de la main.
— Allons, ne fais pas cette tête ! Ce n’est qu’un petit apéritif, disait-elle d’une voix douce, avec ce sourire qu’elle savait si bien composer. Tu devrais prendre soin d’un mari pareil. Un homme comme lui, ça se garde précieusement.
Puis il y eut l’anniversaire de Véronique. Elle habitait de l’autre côté de la ville avec ses deux filles, et toute la soirée, elle n’avait cessé de tourner autour de Guillaume, remplissant son verre, riant à ses phrases, lui accordant une attention dont il se gorgeait avec vanité.
Quelques jours plus tard, en rentrant de son entraînement de foot, Étienne entendit ses parents se disputer dans la cuisine.
— Je m’en vais. Et oui, j’aime Véronique. Entre nous, il n’y a plus rien. Plus d’amour, plus de respect. Avec elle, au moins, je me sens vivant. Elle sait voir ma valeur, elle, déclara Guillaume d’un ton glacial.
— Ce qu’elle voit, ce n’est pas toi, c’est ton argent, pauvre idiot ! répliqua sa femme.
— Je savais que tu dirais ça. Toujours les grands drames avec toi. Et puisqu’on y est, il faudra vendre la maison et partager l’argent.
— Pardon ? Tu n’as donc plus aucune conscience ? Cette maison, mes parents nous l’ont offerte pour notre mariage !
— Justement. Ils nous l’ont offerte à nous deux. Pas à toi seule. Elle est à moitié à moi.
— Et ton fils ? Tu y as pensé ? Où est-ce qu’il va vivre ? Où est-ce qu’il dormira ? Qu’est-ce qu’il mangera ?
— Et moi, tu crois que j’irai où ? Dans un petit appartement avec la femme que j’aime et ses deux filles collégiennes ? Je ne demande que ce qui est juste…
Pendant deux ans, Étienne et sa mère vécurent chez ses grands-parents. Ensuite seulement, elle réussit à obtenir un prêt pour acheter une petite maison modeste, sans luxe, mais à eux. Des années plus tard, après les études d’Étienne à l’université et son mariage, son beau-père fit mettre l’acte de propriété à son nom.
— J’aimerai mon fils. Je ne le trahirai jamais. Ni lui, ni Lucie, pensa Étienne en quittant la maternité, déjà décidé à acheter les meubles de la chambre du bébé dans les jours suivants. Ils avaient repoussé tous les achats, par respect pour les superstitions de sa femme.
En arrivant près de chez lui, il aperçut un homme dégarni qui semblait attendre sur le trottoir. Sa silhouette, sa manière de se tenir, quelque chose d’indéfinissable dans ses épaules lui serra brusquement la poitrine.
— Étienne, mon garçon ! Tu ne me reconnais pas ?
— Père… ?
— En chair et en os ! Je t’ai vu descendre de cette belle voiture. Jolie bagnole, vraiment.
— Excusez-moi, je suis pressé, répondit Étienne en serrant les poings avant de passer devant lui.
— Excusez-moi… pressé… Allons, pas de manières entre nous. On est de la même famille. Tu ne vas pas me laisser dehors ? On pourrait discuter un peu, d’homme à homme.
Un autre jour, Étienne l’aurait chassé sans même l’écouter. Mais ce jour-là, son bonheur était trop grand pour qu’il veuille le salir par une scène sur le trottoir. Il ne répondit pas et marcha vers la porte. Guillaume prit ce silence pour une permission et entra derrière lui.
— Tu t’es bien installé, dis donc ! Belle maison, beaucoup de place, observa Guillaume en promenant son regard dans les pièces. Tu as réussi, toi. Tu pourrais bien tendre la main à un père dans le besoin.
— De quoi parlez-vous ?
— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. D’abord, tu as des chambres libres, ça se voit. Ensuite, tu n’as pas l’air à plaindre. Tu pourrais régler quelques soucis. Et des soucis, j’en ai plus qu’il n’en faut.
— Je ne vois pas en quoi ma situation vous concerne. Et je vois encore moins pourquoi vos problèmes devraient m’émouvoir après vingt ans de silence. Nous sommes des étrangers. Qu’est-ce que vous voulez ?