« Avec maman, on a déjà tout décidé », a lancé mon mari, persuadé d’avoir tranché ma vie à ma place — je lui ai seulement rappelé une règle qu’il aurait dû connaître depuis longtemps

« Avec maman, on a déjà tout décidé », déclara mon mari en lissant des boutons de manchette imaginaires. Il n’en portait pas, évidemment. Le geste se voulait impressionnant, presque répété devant une salle conquise, mais dans notre T2 acheté à crédit, avec son vieux tee-shirt détendu sur les épaules, il ressemblait surtout à un hamster essayant de jouer les fauves avant de bondir au-dessus d’un précipice.

J’ai levé les yeux de mon ordinateur, puis j’ai retiré mes lunettes avec une lenteur parfaitement volontaire.

— Romain, ai-je dit, laisse-moi te rappeler une loi fondamentale de notre mariage, celle que tu as visiblement séchée avec autant d’assurance que tes cours de résistance des matériaux. Quand quelque chose est décidé sans moi, ce n’est pas une décision commune. C’est une illusion décorative.

Il a levé les yeux au ciel si haut que, pendant une seconde, j’ai craint qu’il y aperçoive enfin son cerveau. Mais compte tenu des derniers événements, il serait plutôt tombé sur une salle vide avec une excellente acoustique.

— Claire, tu recommences à chipoter pour rien. Maman veut simplement fêter son anniversaire dignement. Chez elle, il y a des travaux, l’ambiance n’est pas festive, et puis c’est trop petit. Ici, on a de l’espace, de la lumière, une énergie d’abondance !

Cette fameuse « énergie d’abondance » reposait, dans notre appartement, sur mes deux contrats en cours et sur ma capacité presque surnaturelle à ne pas jeter l’argent par les fenêtres dans des absurdités comme des « dynamiseurs d’eau », auxquels Romain consacrait avec une fidélité admirable la moitié de son salaire de commercial dans un secteur si essentiel que personne n’avait jamais réussi à m’expliquer à quoi servait ce qu’il vendait.

— Son anniversaire ? ai-je demandé. Celui où Madame Lefèvre compte inviter ses « plus proches », soit quarante personnes, y compris la cousine éloignée de Limoges qui, la dernière fois, a tenté de repartir avec mes petites cuillères parce qu’elles étaient, je cite, « laissées sans surveillance » ?

— Ça s’appelle avoir le sens pratique ! lança Romain en levant un doigt solennel. Et puis maman a dit qu’en vraie maîtresse de maison, tu serais heureuse de montrer tes talents culinaires. C’est un honneur, Claire. Une contribution au capital familial !

— Une contribution, c’est quand tu investis quelque chose et que tu en retires un bénéfice. Quand tu mets de l’argent, du temps et tes nerfs, pour récupérer ensuite une montagne d’assiettes sales et des remarques sur la quantité de mayonnaise, ça s’appelle plutôt de l’aide humanitaire aux envahisseurs.

Romain s’est vexé. Il supportait très mal que j’utilise la logique. Dans son univers, où il était un stratège d’affaires incompris et où sa mère détenait une licence à vie pour avoir raison, la logique passait pour une forme de sorcellerie domestique.

— Tu n’as pas de cœur, trancha-t-il avant de tenter une sortie majestueuse vers la cuisine. Mais la poche de son pantalon de survêtement s’accrocha à la poignée de la porte. Un craquement sec retentit. Toute sa grandeur se dégonfla d’un coup. — Bon sang ! C’est à cause de ton énergie négative !

— Ce n’est pas de l’énergie, mon chéri. C’est de la physique. Et du jersey bas de gamme.

Le lendemain, Madame Lefèvre fit naturellement son entrée chez nous sans sonner. Elle avait les clés « au cas où », et ce fameux cas se produisait mystérieusement trois fois par semaine. Elle pénétra dans l’appartement comme un paquebot dans un petit port, le menton haut et le sac serré contre elle.

— Claire, commença-t-elle sans même juger utile de dire bonjour. Il faut enlever ces rideaux. Ils sont sinistres. Pour mon anniversaire, je veux une fête de l’âme, pas votre… minimalisme de gens pauvres intérieurement.

J’ai bu une gorgée de café avec un calme presque médical.

— Madame Lefèvre, le minimalisme, c’est quand on n’a rien. Quand on a du goût et aucune envie d’habiller ses fenêtres avec des tentures poussiéreuses à pompons dorés sorties de l’apocalypse du mobilier, ça s’appelle du style.

Elle posa alors sur la table une liste pliée en quatre.

Je l’ai parcourue des yeux. Il y avait de quoi nourrir un banquet complet dans une salle des fêtes municipale.

Madame Lefèvre éclata de rire, faisant tinter ses lourds colliers.

— Quel traiteur, ma petite ? Romain traverse une période compliquée. Et toi, tu es son épouse. Ton rôle est de tenir l’arrière. Je ne te demande même pas de me faire un cadeau en argent. Prépare seulement la table. Pour les courses, bon, Romain s’en chargera.

— Donc, résumons, ai-je dit en roulant soigneusement la liste comme si j’allais en faire un avion en papier. Je dois poser deux jours à mes frais, passer vingt heures devant les casseroles, servir quarante personnes, écouter que mon aspic ne tremble pas avec assez de dignité nationale, puis laver une vaisselle de la taille d’un massif montagneux ?

— Mais c’est la famille ! glapit Romain en surgissant de la salle de bains. Pourquoi est-ce que tu comptes toujours en heures et en efforts ? Où est passée ta sagesse féminine ?