— La sagesse féminine, Romain, consiste à savoir distinguer une famille d’un système parasitaire. Dans la nature, il existe par exemple le cordyceps. Lui aussi pense peut-être entretenir une relation très proche avec la fourmi. Jusqu’au moment où il la dévore de l’intérieur.
Romain devint rouge. Il voulait manifestement prononcer quelque chose de noble. Il commença par : « Une femme est un vase… », puis s’étrangla avec sa propre salive et partit dans une quinte de toux.
— Le vase a l’air plein, ai-je observé.
Les jours suivants se transformèrent en véritable théâtre de l’absurde. Madame Lefèvre arrivait chaque soir, déplaçait mes vases, critiquait la couleur de mes coussins et inspectait le salon comme si elle préparait une annexion. Romain, lui, paradant d’une pièce à l’autre, téléphonait à ses amis pour leur annoncer la réception grandiose qu’il organisait. « Oui, mon vieux, ça va être du haut niveau. Mes femmes s’activent. »
« Mes femmes. »
J’en ai eu un frisson de dégoût.
Le sommet fut atteint avec l’arrivée de la « décoratrice », une amie de Madame Lefèvre, qui déclara avec aplomb qu’une vraie ambiance de fête exigeait de recouvrir mes miroirs de papier aluminium.
— Ça renvoie les ondes négatives, expliqua l’amie, une femme coiffée d’un béret qui ressemblait à une citrouille décorative écrasée.
— La seule onde négative qui mérite d’être renvoyée ici possède les clés de mon appartement, ai-je murmuré.
— Qu’est-ce que tu as dit ? demanda ma belle-mère en plissant les yeux.
— Je disais que l’aluminium est une idée brillante. On sent tout de suite l’ampleur du projet. On prévoit aussi des petits chapeaux assortis ? Pour que la connexion avec l’univers reste stable ?
L’amie se vexa. Madame Lefèvre me traita de mal élevée. Et le soir même, Romain me servit une scène dont il avait le secret.
— Tu humilies ma mère ! cria-t-il en agitant les bras. Si tu ne t’excuses pas immédiatement et si tu ne commences pas à préparer l’aspic, je… je vais poser les choses clairement !
— Pose-les, ai-je répondu en hochant la tête. Mais doucement. J’ai peur que les choses ne supportent pas ton poids.
C’est à ce moment précis qu’il commit son erreur principale.
— Tu sais quoi ? dit Romain en rétrécissant les yeux. Maman a raison. Oui, l’appartement est à ton nom, mais nous sommes mariés. Donc moralement, toute la famille y a des droits. Alors soit tu acceptes nos règles, soit… tu prouves que tu n’es pas ma femme, seulement ma colocataire.
C’était un ultimatum. Il était certain que j’allais prendre peur, attraper mon sac et courir acheter de la langue pour la gelée.
J’ai souri. Très largement. Presque tendrement.
— Très bien, Romain. Tu as raison. J’ai été égoïste. Je vais tout organiser. Tout sera décidé avec maman.
Pendant les trois jours qui suivirent, j’ai joué la belle-fille parfaite. Je hochais la tête, je souriais, je m’extasiais devant les idées de ma belle-mère.
— Et le gâteau ? s’inquiétait Madame Lefèvre.
— Il y aura le meilleur gâteau de la ville, l’ai-je rassurée. Une création sur mesure.
— Et les invités ? J’ai aussi invité Jean-Michel avec son accordéon !
— L’accordéon, c’est merveilleux. Notre résidence en béton est faite pour l’acoustique vivante.
Le matin du grand jour, je me suis réveillée avant tout le monde. Romain dormait encore, probablement perdu dans des rêves où il recevait enfin les applaudissements qu’il pensait mériter. Sans bruit, j’ai préparé une valise. J’ai pris mon ordinateur, mes papiers et mon ficus préféré.
Sur la table de la cuisine, j’ai laissé une enveloppe. À l’intérieur se trouvaient le plan détaillé de l’événement et les clés.
Je suis sortie de l’immeuble, j’ai pris un taxi et je suis partie dans un hôtel-spa à la campagne, où j’avais réservé une suite pour trois jours. Avant d’éteindre mon téléphone, j’ai envoyé un seul message dans la conversation commune de Romain et de sa mère.
À 14 heures, au moment où les invités devaient commencer à arriver, j’étais installée dans un jacuzzi.
Et j’imaginais avec une netteté délicieuse ce qui se passait chez moi.
Romain se réveillait. Il allait chercher son petit déjeuner. Il n’y avait pas de petit déjeuner.
Puis il trouvait l’enveloppe. Il l’ouvrait. Il lisait :
« Mon cher mari et chère Madame Lefèvre,
Puisque vous teniez tellement à ce que tout soit décidé avec maman, je lui transmets solennellement la direction de l’événement.
Les courses ne sont pas faites. Maman a bien expliqué que le fait maison était toujours meilleur, et que ses mains étaient en or. J’ai donc choisi de ne pas empêcher son talent de s’exprimer.
La table n’est pas dressée. Maman affirmait que l’art de recevoir reflète l’âme de la maîtresse de maison. Je n’ai pas voulu imposer à votre fête mon esthétique “sans cœur”.
Les invités sont attendus à 15 heures. L’accordéoniste Jean-Michel a demandé qu’on vous rappelle qu’il ne reconnaît que le cognac.
P.-S. Je suis partie chercher ma sagesse féminine. Il paraît qu’elle vit dans les endroits où l’on n’a pas besoin d’expliquer à un homme qu’une épouse n’est pas un autocuiseur multifonction avec option carte bancaire.