Elle gravissait lentement les marches de marbre glacé. La traîne de sa robe, trop lourde et richement brodée, glissait derrière elle sur les dalles polies de l’immense salle. Tous les regards convergeaient vers la même personne : elle. Dans ce silence compact, il n’y avait pas la moindre trace de respect. On n’y sentait qu’une attente nerveuse, une gêne soigneusement dissimulée et cette cruauté muette que la cour savait recouvrir de sourires impeccables. Chacun attendait que le roi prenne la parole. Pourtant, personne n’était préparé à entendre une décision aussi brutale.
La jeune femme s’appelait Éléonore. Elle était l’unique fille du roi Armand, souverain d’un royaume du Nord qu’il gouvernait avec une dureté implacable. Dans ces terres, l’apparence comptait davantage que le cœur, et la beauté passait bien avant la bonté ou le courage. Dès son enfance, Éléonore avait été différente des autres princesses. Elle avait les joues rondes, une silhouette généreuse et un goût profond pour les plaisirs de la table. Aucun reproche, aucune leçon, aucune humiliation n’avait pu changer cela. Pendant que les jeunes filles de la cour apprenaient la danse, la révérence et l’art de sourire sans rien ressentir, Éléonore cherchait refuge dans les cuisines. Au milieu des tartes encore tièdes, des brioches dorées et des confiseries parfumées, elle se sentait à l’abri. Là, au moins, elle pouvait oublier un instant sa solitude.
Les années passèrent, et la jeune fille grandit. Dans le même temps, le ressentiment de son père se changea en une froide hostilité. À treize ans, les domestiques commençaient déjà à murmurer lorsqu’elle leur tournait le dos. À quinze ans, les prétendants venus de principautés lointaines refusaient même de regarder son portrait. À dix-sept ans, Armand avait arrêté son jugement. Sa fille n’était plus, à ses yeux, l’avenir de la couronne. Elle était devenue un poids, une honte pour la dynastie, une présence dont il voulait se débarrasser.
Le jour où tout bascula arriva par une matinée glaciale, sous un ciel couvert de nuages couleur de cendre. La salle du trône était plus remplie que jamais. Nobles, chevaliers, ambassadeurs et hauts dignitaires avaient été convoqués sans explication. Personne ne connaissait la raison de cette assemblée, mais l’atmosphère pesante suffisait à annoncer qu’il ne s’agissait pas d’une cérémonie ordinaire. On força Éléonore à enfiler une robe officielle trop étroite. Le corsage lui comprimait la poitrine, et chaque respiration devenait douloureuse. Les mains nouées l’une dans l’autre pour dissimuler leurs tremblements, elle s’avança jusqu’au pied du trône. Son père était déjà assis. Son visage semblait taillé dans la pierre, et ses yeux avaient la froideur d’un matin d’hiver.
— Aujourd’hui, déclara le roi d’une voix sèche, sans chaleur ni pitié, ma fille va enfin recevoir le sort qu’elle mérite.
Une tension lourde parcourut la salle. La plupart des invités pensèrent qu’Armand avait trouvé un époux pour la princesse et qu’il allait annoncer des fiançailles.
Mais, quelques instants plus tard, ce ne fut pas un prince vêtu de velours qui entra. Des gardes amenèrent un homme enchaîné. Il avait les pieds nus, le visage couvert de boue et le corps marqué de bleus, de coupures et d’anciennes cicatrices. Il paraissait épuisé, mais il s’efforçait encore de rester debout.
— Un esclave… souffla-t-on de tous côtés.
Éléonore se figea. Tandis que son père continuait, elle eut l’impression que son cœur avait cessé de battre.
— Puisque ma fille est incapable de représenter dignement la couronne, son mari appartiendra lui aussi au rang le plus bas. Je la donne à cet homme. Ce sera le prix de sa faiblesse, de la honte qu’elle a jetée sur notre maison et de l’existence inutile qu’elle a menée jusqu’ici.
Le monde se brouilla autour d’elle. Ses yeux se remplirent de larmes, sa gorge se referma. Pourtant, elle ne cria pas. Elle ne supplia pas davantage. Comme elle l’avait fait pendant des années, elle baissa simplement la tête, enferma sa douleur au plus profond d’elle-même et accepta son destin sans prononcer un mot.
L’homme qu’on venait de placer près d’elle demeura lui aussi silencieux. Il regardait le sol, comme s’il souhaitait disparaître ou devenir invisible.
Les murmures reprirent. Certaines dames cachèrent leurs sourires moqueurs derrière leurs éventails. D’autres détournèrent le visage avec une expression de dégoût. Le roi Armand, lui, semblait satisfait. On aurait dit qu’il venait enfin de se libérer d’un fardeau qu’il traînait depuis des années.
Lorsque la cérémonie prit fin, on conduisit Éléonore dans une partie reculée du palais où elle n’était jamais allée. Sa nouvelle demeure n’était qu’un ancien débarras, nettoyé à la hâte et rendu tout juste habitable. Il n’y avait ni meubles précieux ni décor digne d’une fille de roi.
On remit à l’esclave une clé rouillée, un morceau de pain rassis devenu dur comme de la pierre, puis un officier lui donna un seul ordre :