Je m’appelle Laurent. J’ai cinquante-cinq ans et, pendant presque toute ma vie, j’ai réparé ce que les autres cassaient. Des chaudières, des canalisations, des installations électriques, des murs abîmés. J’ai toujours cru qu’avec de bons outils, du temps et de la patience, on pouvait remettre à peu près n’importe quoi en état. J’ai découvert trop tard qu’il existe une chose qu’aucune clé, aucun marteau et aucun savoir-faire ne peuvent réparer aussi facilement : sa propre vie.
Six mois plus tôt, notre maison avait brûlé. Une installation électrique trop ancienne, un court-circuit, puis le feu. En quelques heures, les flammes avaient réduit en cendres tout ce que ma femme et moi avions construit pendant trente ans. Nous n’avions presque rien sauvé. Après l’incendie, il avait donc fallu trouver un toit provisoire, et nous avions accepté de nous installer chez la famille de notre fille.
Philippe, le père de Nicolas, nous avait ouvert les portes de sa grande maison. Pourtant, dès les premiers jours, il avait pris soin de nous faire comprendre à qui appartenait chaque mur et qui, selon lui, avait le dernier mot sous ce toit. Je n’ai jamais supporté de vivre aux dépens des autres. Alors, faute de pouvoir payer un loyer comme je l’aurais voulu, je compensais par mon travail. J’ai refait une bonne partie du chauffage, repris la plomberie, installé une chaudière neuve, remplacé des conduites vieillissantes et changé plusieurs radiateurs. Je ne comptais pas mes heures et il m’arrivait même d’acheter moi-même les matériaux nécessaires.
Philippe recevait tout cela comme si c’était parfaitement normal. Il ne remerciait presque jamais et trouvait toujours une occasion de rappeler que Sophie et moi vivions chez lui, nourris et logés. J’aurais pu répondre. Plus d’une fois, les mots me sont montés aux lèvres. Mais je me taisais pour Sophie, ma femme, et surtout pour notre fille.
C’était Camille qui m’inquiétait le plus. Elle ne s’était jamais plainte ouvertement. Pas une seule fois elle ne m’avait dit que son mariage allait mal. Pourtant, un père remarque certaines choses. Son regard qui se baissait trop vite. Ses silences. Sa façon de sursauter quand Nicolas élevait brusquement la voix. Depuis longtemps, j’avais compris que quelque chose n’allait pas dans leur couple. Nicolas vivait essentiellement grâce à l’argent de son père et, lorsqu’il buvait, il devenait particulièrement agressif. Jamais avec ceux qui auraient pu lui tenir tête. Toujours avec les plus vulnérables.
J’avais vu beaucoup de signes.
Mais jusqu’au bout, j’avais refusé de croire que les choses avaient pu aller aussi loin.
Ces derniers mois, je passais presque tout mon temps sur les chantiers. Je travaillais sans week-end, acceptais autant de missions que mon corps pouvait en supporter et mettais chaque euro de côté. Je voulais reconstruire notre maison. Recommencer. Offrir de nouveau à Sophie un endroit qui soit vraiment à nous.
Ce jour-là, j’avais terminé plus tôt que prévu. Au lieu de rentrer le lendemain comme annoncé, j’ai décidé de revenir avec vingt-quatre heures d’avance et de faire une surprise à tout le monde.
Dans la poche intérieure de ma veste se trouvait ma carte bancaire. Le compte auquel elle était liée contenait l’argent gagné au prix de journées glaciales, de nuits trop courtes et de doigts parfois ouverts jusqu’au sang. Pendant tout le trajet, je m’imaginais déjà le soir à table avec Sophie et Camille. Je pensais leur annoncer que nous avions enfin de quoi avancer sérieusement et que, dès le printemps, nous pourrions commencer à préparer notre nouveau départ.
Lorsque le taxi s’est engagé dans la rue que je connaissais désormais par cœur, j’ai demandé au chauffeur de me laisser un peu avant la maison. J’ai pris mon sac à outils et parcouru les derniers mètres à pied.
Une lumière jaune et chaleureuse brillait derrière les fenêtres.
Rien qu’en la voyant, je me suis senti plus calme.
Le portillon n’était pas fermé. J’ai traversé la cour, monté les quelques marches du perron et tendu la main vers la porte avec l’intention d’entrer sans bruit.
C’est alors que j’ai entendu quelque chose.
Ce n’était ni la télévision ni une conversation ordinaire.
C’était un son étouffé, étrange, presque étranglé.
En une seconde, tout mon corps s’est refroidi.
J’ai ouvert la porte et pénétré dans l’entrée. L’odeur d’alcool m’a frappé aussitôt. Une odeur lourde, mêlée à cette sensation impossible à décrire qui vous avertit qu’il vient de se passer quelque chose de grave.
Cette fois, j’entendais clairement.
La voix de Nicolas, déformée par l’ivresse.
Et celle de Sophie, brisée par la peur.
Il hurlait que tout le monde, dans cette maison, vivait sur le dos des autres. Que nous n’étions rien. Que puisque nous dépendions de son père, nous devions obéir et faire exactement ce qu’on nous disait.
Je n’ai pas prononcé un mot.
J’ai posé doucement mon sac à outils contre le mur et traversé le couloir en quelques grandes enjambées.