— Mais où sont les boulettes ? J’en ai préparé toute une marmite hier soir, une vingtaine au moins…
Claire fixait, incrédule, la casserole vide qui restait seule sur l’étagère. Puis elle tourna les yeux vers Julien, le frère de son mari, installé à table comme s’il était chez lui. Il se curait les dents avec nonchalance, son assiette repoussée devant lui. Il n’y restait que des traces de graisse et quelques miettes de chapelure. Même débarrasser son couvert ne lui était pas venu à l’esprit, alors qu’il avait passé toute la journée à la maison.
— Je les ai mangées, répondit-il sans quitter son téléphone des yeux. Elles étaient bonnes. Un peu fades, quand même. La prochaine fois, mets davantage de sel. Et il n’y avait pas d’accompagnement, alors j’ai dû finir avec du pain.
Claire sentit une irritation sourde lui monter lentement à la gorge. Elle venait à peine de rentrer du travail. Après sa garde à l’hôpital, ses jambes la lançaient, son dos lui faisait mal et elle ne pensait qu’à une chose : manger quelque chose rapidement, puis s’allonger enfin. La veille, elle avait passé deux heures devant les fourneaux afin de préparer assez de nourriture pour plusieurs jours. Elle comptait justement pouvoir se reposer ce soir.
— Julien, ce repas était prévu pour tout le monde, et pour plusieurs jours, dit-elle en pesant chaque mot pour ne pas crier. Nous sommes trois dans cet appartement. Tu as vraiment mangé vingt boulettes en une seule journée ?
— Et alors ? s’étonna-t-il en relevant enfin la tête. Il avait un air parfaitement innocent. Je suis un grand gaillard, moi. Il me faut de l’énergie. Ce n’est pas ma faute si tes portions ressemblent à des portions pour enfants.
— Des portions pour enfants ? Claire referma le réfrigérateur avec une telle force que les aimants sur la porte se mirent à trembler. Deux kilos de viande, c’est une portion pour enfant, selon toi ? Tu sais combien tout cela coûte ? Et le temps que j’ai passé à cuisiner ?
— Ça y est, tu recommences, soupira Julien avec agacement. Claire, ne sois pas mesquine. La nourriture, ce n’est que de la nourriture. Thomas va rentrer, tu lui demanderas d’acheter des raviolis si tu trouves tellement difficile de préparer à manger. Moi, je ne suis pas difficile. Je peux très bien manger des raviolis, à condition qu’ils soient corrects.
Claire ne répondit rien. Elle quitta la cuisine pour éviter de dire quelque chose qu’elle regretterait. Dans la chambre, elle s’assit lourdement sur le lit et resta quelques instants immobile, les mains posées sur ses genoux.
Julien vivait chez eux depuis bientôt trois mois. « Juste provisoirement », avait assuré Thomas lorsqu’il était allé chercher son frère à la gare. Dans son ancienne ville, Julien aurait connu quelques difficultés : un problème d’emploi, peut-être une histoire personnelle qui avait mal tourné. Les explications restaient floues. Il était arrivé en prétendant vouloir « saisir de nouvelles opportunités ».
En réalité, ses recherches avançaient avec une lenteur remarquable. La plupart du temps, il s’étendait sur le canapé, regardait des séries et échangeait des messages sur les réseaux sociaux. Il se rendait rarement à un entretien, toujours avec la même justification :
— Je ne vais pas accepter un salaire ridicule. Pour l’instant, il n’y a rien qui corresponde à mes compétences.
Thomas vivait mal la situation, Claire le voyait bien, mais il préférait ne pas affronter son frère.
— C’est quand même mon frère, Claire. C’est ma famille. Je ne peux pas le mettre dehors comme ça. Laisse-lui encore un peu de temps. Il trouvera un travail et il partira.
Claire avait essayé de se montrer compréhensive. Elle n’avait jamais refusé une assiette de soupe à un proche. Mais, au fil des semaines, cette hospitalité avait pris une tournure de plus en plus absurde.
La simple assiette offerte à un membre de la famille s’était transformée en prise en charge complète d’un homme de quarante ans, parfaitement capable de travailler. Julien n’achetait jamais rien. Ni pain, ni sel, ni lait, absolument rien. À ses yeux, puisqu’il logeait chez son frère, Thomas devait naturellement le nourrir. Et, bien entendu, la cuisine revenait à Claire : pour Julien, c’était une tâche de femme.
Ce soir-là, Thomas rentra enfin. Son visage était tiré et gris de fatigue. Le travail sur les chantiers lui demandait presque toute son énergie.
— Bonsoir, ma chérie, murmura-t-il en embrassant sa femme. Il reste quelque chose à manger ? Je meurs de faim.
Claire désigna la cuisinière vide sans prononcer un mot.
— Non, Thomas. Il n’y a plus rien.
— Comment ça, plus rien ? Tu m’avais dit que tu avais préparé des boulettes hier…
— Ton frère les a toutes mangées. Jusqu’à la dernière. Il a aussi terminé l’accompagnement et le saucisson que j’avais acheté pour nos petits-déjeuners. Dans le réfrigérateur, il ne reste qu’un pot de moutarde et un vieux citron.
Thomas expira longuement et se frotta les yeux.
— Encore une fois ? Je lui avais pourtant demandé de nous en laisser.