J’avais sept ans lorsque j’ai compris que ma sœur n’était pas comme les autres. Elle n’avait que six ans, une année de moins que moi, et pourtant je savais déjà que le monde ne lui ferait aucun cadeau.
Ses yeux s’illuminaient chaque fois que quelqu’un prononçait son prénom avec douceur.
Mais les enfants, eux, étaient rarement doux.
Ils la désignaient du doigt. Ils riaient. Ils lui lançaient des mots cruels jusqu’à ce que ses lèvres tremblent et que les larmes coulent sur ses joues.
Alors je me plaçais devant elle, les poings serrés le long du corps, aussi droite qu’un petit rempart.
Mathieu, mon meilleur ami, était le seul garçon à ne jamais reculer.
— Élodie, tu m’auras toujours, moi et Camille, lui répétai-je.
Je le lui disais encore et encore, jusqu’à ce qu’elle finisse par me croire.
Quand les autres capitaines levaient les yeux au ciel, Mathieu choisissait pourtant Élodie pour son équipe de ballon. En CM2, il s’accroupit devant elle et lui fit une promesse que je n’ai jamais oubliée.
— Quand nous serons grands, je t’emmènerai au bal de fin d’études. Je te le promets.
Élodie applaudit, le visage illuminé par un sourire immense.
— Tu as entendu ? me demanda-t-elle avec enthousiasme. Mathieu l’a dit.
Je hochai la tête, le cœur étrangement chaud. À cette époque, je ne savais pas encore comment appeler ce que je ressentais.
Les années s’écoulèrent sans bruit, comme cela arrive souvent pendant les périodes heureuses.
Presque chaque jour, Mathieu arrivait chez nous à vélo. Ma mère accueillait ses visites avec patience, tandis que mon père ne levait presque jamais les yeux de son journal lorsqu’il entrait dans la maison.
Élodie, elle, attendait toujours près de la fenêtre. Elle reconnaissait le son des roues avant même que Mathieu ne pousse le portail.
À dix-sept ans, je commençai à imaginer un avenir où Mathieu et moi serions ensemble.
Je n’en parlais à personne. Ce n’étaient que des rêves silencieux, construits entre deux devoirs ou devant le miroir, lorsque je me brossais les cheveux avant d’aller dormir.
J’avais la conviction qu’il ressentait la même chose. Après tout, il restait longtemps sous notre porche, riait aux remarques d’Élodie alors que personne d’autre ne les trouvait drôles, et cherchait toujours une raison de prolonger sa présence.
Puis, un dimanche, alors que j’avais vingt-deux ans, Mathieu frappa à notre porte.
Dans sa main, il tenait une petite boîte recouverte de velours.
Mon cœur s’emballa si violemment que j’en eus le vertige.
— Est-ce que je peux parler à Élodie ? demanda-t-il.
Je clignai des yeux, déconcertée.
— À Élodie ?
— Oui. Elle est dans le jardin ?
Je m’écartai sans répondre et le laissai entrer.
Depuis la fenêtre de la cuisine, je le regardai traverser le potager. Il s’agenouilla devant ma sœur, entre les plants de tomates.
Élodie porta aussitôt les mains à sa bouche.
Puis elle hocha la tête avec tant d’énergie que ses boucles bondirent autour de son visage.
Cette nuit-là, je pleurai dans mon oreiller pour que personne ne m’entende.
Des pensées terribles tournaient dans ma tête.
Mathieu ne pouvait pas vraiment la trouver plus attirante que moi…
Il devait bien avoir une raison cachée de vouloir l’épouser.
Aujourd’hui encore, il m’est douloureux de comprendre à quel point j’étais proche de la vérité.
Le lendemain matin, je souris et j’aidai Élodie à préparer sur Pinterest le tableau de ses idées de mariage.
— Tu seras ma demoiselle d’honneur principale, déclara-t-elle. Promis.
— Promis, Élodie.
Une partie de moi espérait encore que mes parents interviendraient. Mais ils se contentèrent de sourire et de répéter que Mathieu saurait parfaitement s’occuper d’elle.
Le mariage fut simple.
Mathieu arriva dans un costume gris. Lorsqu’il vit Élodie avancer vers lui, les larmes lui montèrent aux yeux.
Mes parents souriaient toujours.
— Tu as pris la bonne décision, dit mon père en lui tapant sur l’épaule.
Ces mots me transpercèrent.
Je regardai Mathieu glisser l’alliance au doigt d’Élodie et je me demandai si je connaissais vraiment l’homme que j’avais appelé mon meilleur ami toute ma vie.
Trois années passèrent.
Je tentai de me libérer de ma rancœur et rencontrai un homme merveilleux.
Pendant ce temps, Élodie et Mathieu s’installèrent dans une petite maison jaune à la périphérie de la ville.
Chaque matin, à neuf heures précises, Élodie m’appelait pour me raconter sa tenue du jour.
Puis vint l’appel que j’attendais sans oser l’avouer.
— Je vais être maman, murmura-t-elle. Nous allons avoir des jumeaux.
Je m’effondrai sur le sol de mon appartement, riant et pleurant à la fois.
Toute sa vie, on lui avait répété qu’elle ne pourrait jamais mener une existence ordinaire.
Et maintenant, elle se préparait à devenir mère.
J’aurais dû comprendre qu’un bonheur aussi immense arrive rarement seul.
Sa grossesse fut difficile.
À trente-quatre semaines, Élodie fut transportée à l’hôpital. Les médecins nous donnèrent des explications qui firent naître la peur dans chacun de leurs mots.