Dix ans, est-ce une éternité ou seulement un instant qui s’étire ? Pour Mathieu, ces années avaient formé une vie entière, partagée entre le vacarme des machines d’un atelier et les soirées calmes d’un petit deux-pièces. Il avait rencontré Claire au mariage de leur ami commun, Thomas. À l’époque, Mathieu était encore un jeune homme aux cheveux toujours en bataille, récemment embauché dans une entreprise de fabrication de meubles appelée « Atelier Prestige ». Claire, elle, était une étudiante fragile, vêtue d’une robe légère, comme si elle s’était égarée par hasard au milieu de gens ordinaires.
Tout était allé très vite entre eux. Il y avait d’abord eu une danse sur une vieille chanson populaire, puis une longue promenade dans les rues plongées dans la nuit et, quelques jours plus tard, un premier rendez-vous maladroit dans le parc de la ville. Moins d’un an après leur rencontre, ils s’étaient retrouvés devant l’autel, les alliances glissant à leurs doigts.
Claire avait bientôt rejoint la même entreprise, mais pas l’atelier bruyant. Elle travaillait dans les bureaux administratifs, au service commercial, là où l’odeur de sciure et de vernis était remplacée par celle des parfums coûteux, du café fraîchement préparé et des catalogues neufs.
Mathieu aimait sincèrement son métier. Il faisait partie de ces artisans auxquels on prête des mains en or. Il comprenait le bois comme s’il possédait son propre langage, savait dompter le chêne le plus dur et révéler les veines naturelles du frêne. Sa vie était restée simple et prévisible jusqu’à cet automne chargé d’angoisse.
Tout avait commencé par un détail presque insignifiant. Mathieu était un homme précis, parfois même excessivement méticuleux. Chaque samedi, il s’occupait lui-même de la lessive. Dans leur couple, une répartition tacite s’était installée : Claire préparait le déjeuner du dimanche, tandis que lui lavait le linge et nettoyait soigneusement l’appartement.
Un soir, alors qu’il triait les vêtements accumulés dans le panier, il s’immobilisa.
Entre ses tee-shirts de travail se trouvaient des sous-vêtements féminins. Deux premières culottes. Puis deux autres. Et encore d’autres en dessous. Mathieu se souvenait parfaitement que le panier était vide le lundi. Le mardi soir, deux pièces de lingerie de Claire y étaient apparues. Le mercredi, deux nouvelles les avaient rejointes. À la fin de la semaine, le panier débordait de dentelle fine, de soie et de coton.
« Pourquoi se change-t-elle deux fois pendant la même journée de travail ? » se demanda-t-il pour la première fois.
Il ne posa pas immédiatement la question. Il décida d’observer. Pourtant, le phénomène se reproduisit la semaine suivante, puis encore celle d’après. Claire partait le matin avec une seule tenue et, le soir, deux nouvelles pièces étaient toujours déposées dans le panier.
Son comportement, lui, semblait presque inchangé. Elle restait douce, calme et prévenante. À trente-deux ans, Claire avait conservé cette légèreté qui avait autrefois séduit Mathieu au mariage de Thomas. Sa silhouette était devenue plus féminine, ses traits plus affirmés et son regard plus profond. Ce ne fut qu’à ce moment-là que son mari commença à croire qu’elle lui cachait quelque chose.
Le soupçon ressemble à une maladie dangereuse. Au début, il paraît minuscule, presque inoffensif. Puis il suffit de lui donner un peu d’attention pour qu’il grandisse et commence à ronger quelqu’un de l’intérieur. Sans même le vouloir, Mathieu se mit à examiner tous les hommes qui travaillaient aux côtés de sa femme.
Le service commercial occupait une aile séparée du bâtiment administratif. Trois hommes y travaillaient avec Claire. Le premier était Gérard, un employé proche de la retraite, tellement absorbé par ses tableaux et ses chiffres qu’il levait rarement les yeux. Le deuxième était un jeune stagiaire toujours perdu dans ses pensées. Le troisième s’appelait Julien.
Julien avait une trentaine d’années. Grand, sportif, toujours vêtu d’une chemise parfaitement repassée, il représentait tout ce que Mathieu n’était pas. Les mains de l’artisan étaient constamment marquées de petites coupures, de griffures et de poussière de bois. Julien, au contraire, semblait ne jamais avoir connu le moindre travail manuel.
Pendant les réunions, il regardait Mathieu avec un mélange de supériorité et de sourire à peine dissimulé. Chaque fois que l’artisan entrait dans le bureau pour récupérer des documents techniques, il sentait ce regard désagréable posé sur lui.
— Salut, Mat, lança un jour Julien sans quitter son écran. Tu as regardé tous les tableaux ? Enfin… chacun son domaine.
Claire était assise au bureau voisin. Elle ne releva pas la tête, mais Mathieu remarqua que ses doigts s’étaient figés un instant au-dessus du clavier. Peut-être, pourtant, sa jalousie lui faisait-elle déjà voir des signes qui n’existaient pas.