Le premier samedi après la mort de Thérèse, l’herbe continuait de pousser dans son jardin. La véranda demeurait vide et, derrière la fenêtre ouverte, on n’entendait plus le sifflement familier de la bouilloire.
Puis son avocat posa une enveloppe scellée dans ma paume. Quelque chose de petit, mais étonnamment lourd, bougea à l’intérieur.
Je me tenais dans l’allée, les doigts serrés autour du manche rouge de la tondeuse, lorsqu’une évidence douloureuse me traversa : le jardin de Thérèse ne relevait plus de moi.
Je n’avais plus aucune raison de pousser cette tondeuse jusque chez elle.
La cour de Thérèse n’était plus mon affaire.
De l’autre côté du petit chemin, une balançoire pendait immobile sous la véranda.
Plus de tablier coloré.
Plus de vieille bouilloire bleue ébréchée.
Plus cette voix qui m’aurait lancé :
— Ne commence surtout pas avant d’avoir pris ton petit déjeuner !
Une porte grillagée grinça derrière moi.
Ma fille Léa apparut sur la véranda, vêtue de son pyjama violet. À huit ans, elle avait déjà compris qu’il existait des instants où il fallait parler avec une précaution particulière aux adultes.
— Papa… murmura-t-elle. Tu as encore oublié ?
Je regardai la pelouse de Thérèse.
L’herbe avait à peine grandi. Près de la boîte aux lettres, quelques pissenlits jaunes s’étaient ouverts. Les parterres dormaient sous la lumière du matin, comme si leur propriétaire pouvait sortir à tout moment pour s’excuser de son retard.
— Il m’arrive d’oublier, ma chérie, répondis-je.
Léa descendit une marche.
— Surtout le samedi ?
Je hochai la tête.
Huit ans plus tôt, Thérèse avait emménagé dans la maison voisine. Toutes ses affaires tenaient dans trois cartons, une valise verte et une grande photographie encadrée qu’elle gardait serrée contre sa poitrine.
Elle avait alors soixante-quatorze ans.
Son mari, Henri, était mort au printemps de la même année.
Au début, je ne savais presque rien d’elle. Je savais seulement qu’elle portait de petits gants de jardinage décorés de fraises, qu’elle plantait des tournesols le long de la clôture arrière et qu’elle souriait à chaque passant avant de lui poser une question supplémentaire, simplement pour le retenir un peu plus longtemps.
— Comment vont les enfants ?
— Léa a aimé les tomates ?
Ce n’est qu’avec le temps que j’ai compris que Thérèse étirait volontairement les conversations. Il n’y avait plus personne dans sa maison pour attendre la suite de ses phrases.
Un samedi matin, j’entendis un moteur tousser dans son jardin.
Thérèse poussait une vieille tondeuse à travers une herbe qui lui montait presque jusqu’aux chevilles. La machine avançait par soubresauts. La vieille dame pesait de tout son corps sur le manche.
Je traversai le chemin.
— Laissez-moi terminer, proposai-je.
Thérèse se redressa et s’essuya le front avec le dos de son gant.
— Je suis parfaitement capable de m’en sortir seule, mon garçon.
La tondeuse s’arrêta exactement entre nous.
Thérèse poussa un long soupir.
— Au moins, je reconnais que j’ai choisi le pire moment pour vous le prouver !
Je ris et saisis le guidon. Lorsque j’eus fini, Thérèse sortit avec quelques billets pliés dans la main.
— Je suis parfaitement capable de m’en sortir seule, mon garçon, répéta-t-elle.
Je secouai la tête.
— Gardez votre argent.
— Vous travaillez depuis presque une heure, Julien.
— J’habite à dix pas d’ici, répondis-je en haussant les épaules. Je n’ai pas besoin de votre argent.
Elle me fixa quelques secondes, puis rangea les billets dans la poche de son tablier.
— Très bien. Alors laissez une vieille femme vous remercier à sa manière.
C’est ainsi que je me retrouvai sur sa véranda, un verre de thé glacé à la main, face à une part de tarte aux pommes assez imposante pour servir de matériau de construction.
Nous parlâmes presque deux heures.
Thérèse me raconta qu’Henri sifflait chaque fois qu’il réparait quelque chose, même lorsqu’il n’avait aucune idée de ce qu’il faisait. Elle admit aussi qu’au cours de leurs quarante-six années de mariage, ils s’étaient souvent disputés pour savoir s’il fallait mettre de la cannelle dans le café.
— Évidemment qu’il en faut, déclara-t-elle en riant.
Son rire fit s’envoler l’oiseau posé sur la rambarde.
Lorsque je me levai enfin pour rentrer, elle enveloppa le reste de la tarte dans du papier.
— À samedi prochain, dit-elle. J’aurai peut-être encore besoin de votre avis de spécialiste.
— Pour la pelouse ?
— Pour la cannelle !
La semaine suivante, l’herbe n’avait presque pas eu le temps de pousser. Je la tondis tout de même.
Après cela, il y eut le thé.
Puis la tarte.
Et enfin les histoires.
Sans jamais en parler clairement, nous avions créé notre propre tradition.
Chaque samedi, je poussais la tondeuse de l’autre côté du chemin. Thérèse ouvrait les fenêtres, mettait l’eau à chauffer et faisait semblant de ne pas avoir déjà découpé la tarte avant mon arrivée.
Les parts étaient toujours de tailles différentes.
Je choisissais invariablement la plus petite.