La porte de l’appartement s’ouvrit sans le moindre bruit. Six mois plus tôt, j’avais moi-même graissé les charnières, parce qu’Antoine était alors « en train de se préparer pour un grand tournant professionnel » et jugeait les tâches ménagères trop insignifiantes pour mériter son attention.
À en croire ce que je découvris quelques minutes plus tard, il avait bel et bien pris un tournant.
Seulement, pas dans sa carrière.
Dans l’entrée flottait une odeur épaisse de parfum féminin bon marché, de pommes de terre frites et de quelque chose de si désagréable qu’il était impossible de le confondre avec autre chose.
La trahison, apparemment, a elle aussi son parfum.
Sur mon paillasson traînaient des bottes qui n’étaient pas les miennes : de hauts cuissardes en simili cuir brillant, démodées depuis plusieurs saisons déjà.
Juste à côté, les chaussures d’Antoine étaient soigneusement alignées.
Et un peu plus loin s’affichaient les sandales orthopédiques de ma belle-mère, Mireille.
Magnifique.
Toute la troupe était au complet.
Je ne criai pas.
Je ne laissai pas tomber mon sac.
Je ne m’adossai pas au mur en prenant la pose d’une héroïne de feuilleton bon marché.
Plusieurs années passées comme responsable comptable dans une entreprise de bâtiment finissent par transformer les nerfs en acier. Lorsqu’on doit accueillir un contrôle fiscal avec le sourire, découvrir son mari avec une maîtresse ne ressemble plus vraiment à une catastrophe cosmique.
J’enlevai tranquillement mon manteau.
Je l’accrochai.
Je remis mes cheveux en place devant le miroir.
Puis je me dirigeai vers la cuisine.
La scène aurait très bien pu s’intituler : « Trois petits cochons s’installent dans la maison d’autrui ».
À ma place habituelle, à table, était assise Jeanne.
La vendeuse de la supérette du quartier, celle avec qui j’avais parfois parlé des promotions, de la lessive et des étiquettes de prix qui n’étaient jamais changées à temps.
Elle portait mon peignoir en éponge.
Le mien.
Antoine, qui était encore officiellement mon mari, lui servait avec prévenance la salade que j’avais préparée la veille, presque jusqu’à une heure du matin.
À l’autre bout de la table trônait Mireille.
Ancienne caissière dans un théâtre satirique, elle affichait l’air d’une directrice artistique venue auditionner une candidate pour le rôle principal.
— Élodie ? demanda ma belle-mère sans même s’étrangler.
Elle haussa légèrement les sourcils, comme si mon arrivée n’était qu’un petit incident technique dans une représentation soigneusement mise en scène.
— Nous sommes en train de… répéter. La vie est compliquée, tu le sais bien.
— Je vois ça, répondis-je en posant l’épaule contre l’encadrement de la porte. Le décor est à moi. Le repas est à moi. Les costumes aussi. Quant aux comédiens, on dirait qu’ils sortent d’un théâtre provincial en faillite. Antoine, passe donc le pain à Jeanne. Elle a l’air d’avoir du mal à avaler. Enfin… à voir comme elle mange, ce n’est peut-être pas si difficile.
Jeanne devint écarlate et referma précipitamment mon peignoir sur elle.
Antoine resta figé, sa fourchette à la main.
Au bout des dents tremblait un cornichon mariné.
— Élodie, tu as tout compris de travers, finit-il par déclarer avec la voix inspirée d’un philosophe incompris. Entre Jeanne et moi, il existe un lien spirituel. Elle me ressent. Elle sait m’écouter. Toi, tu ne penses qu’à tes chiffres, tes rapports, tes bilans… À tes côtés, j’étouffe ! J’ai besoin d’air !
— L’air, Antoine, est composé principalement d’azote et d’oxygène, si mes souvenirs sont bons, répondis-je. Et Jeanne sent plutôt le rayon des bières en promotion.
— Comment oses-tu ? s’écria Jeanne. Nous nous aimons ! Mireille nous a donné sa bénédiction, je te signale !
Je tournai lentement la tête vers ma belle-mère.
Elle porta aussitôt les mains à sa poitrine avec un dramatique soupir. Ses bracelets bon marché tintèrent autour de ses poignets.
— Ma pauvre Élodie, murmura-t-elle avec l’expression d’une femme accablée par un immense malheur. Il va falloir que tu l’acceptes. Un homme, c’est comme un oiseau. Il lui faut de l’espace, de l’envol, de l’inspiration ! Toi, tu le tires sans arrêt vers le sol. Tu es trop rationnelle. Une comptable jusqu’au bout des ongles. Jeanne, elle, est une muse. Je suis une femme de théâtre, je ressens immédiatement ce genre de choses. Ne sois pas égoïste. Laisse partir Antoine avec dignité. Ton appartement est grand, tu vivras seule et tu réfléchiras à tes erreurs.
À cet instant, la représentation bascula définitivement dans la farce.
Je souris.
— Mireille, vous aimiez répéter que l’élégance et l’intelligence se reçoivent à la naissance, ou qu’on ne les acquiert jamais, vous vous souvenez ?
Ma belle-mère se redressa aussitôt, ravie de retrouver un terrain familier.
— Évidemment ! Ma grand-mère descendait d’une vieille famille noble… enfin, spirituellement parlant.
— Dans ce cas, vous serez certainement d’accord avec moi : une personne vraiment distinguée ne met pas les mains dans le portefeuille des autres et ne s’installe pas dans leur lit.